Conflit ukrainien. Quatre orientations de lecture

Publié le 8 avril, par Françoise Vanesse, Sylvie Hendrickx


VITKINE Benoît, Donbass, Les Arènes, 2020

Avdiivka 2018 : petite bourgade du sud-est de l’Ukraine dans le Donbass qui, depuis 2014, est le siège d’un conflit entre séparatistes russes et armée ukrainienne. Avec son immense cokerie alimentée grâce au charbon originaire d’un sombre trafic avec les territoires ennemis, la ville ploie sous les bombardements mais également sous le poids d’une corruption bilatérale. Au cœur de cet univers démantelé, abreuvé d’alcool, de déchéance et de trafic de drogue, parfait décor plus vrai que nature pour un bon thriller, il ne manquait qu’un flic ! Le voici : Henrik Kavadze, lui aussi rempli de failles mais aussi extrêmement désabusé quant à l’issue positive du conflit. Heureusement pour les lecteurs, cet inspecteur flegmatique néanmoins ancien militaire d’Afghanistan, recèle encore dans ses cartons quelques velléitaires bribes de détermination. Le voici donc propulsé au cœur d’une enquête avec la découverte du corps sans vie d’un jeune garçon. De prime abord, rien d’étonnant dans cette zone dont certaines habitations sont situées à 200 mètres d’une position militaire… Oui, mais voilà ! Aucune attaque ni tir d’obus n’ont étés perpétrés ces derniers jours. En compagnie de cet inspecteur soudainement réinvesti de sa mission, nous voici donc plongés au cœur d’une ténébreuse enquête. Néanmoins, au fur et à mesure de son déroulement, on perçoit que Benoît Vitkine, correspondant du Monde à Moscou qui a couvert cette guerre dans l’est de l’Ukraine, semble l’envisager davantage comme un prétexte. Non seulement pour nous immerger de façon très concrète au cœur de ce conflit mais également pour nous aider à dénouer ses arcanes inextricables et ce, au moyen de descriptions très documentées, détaillées et, surtout, éloignées de tout manichéisme. Ce transfert journalistique très étayé n’enlève rien au rythme romanesque et au plaisir de lire ce roman, bien au contraire. Car celui-ci est soutenu par une prose ciselée parfois même onirique où évoluent des personnages dont certains très attachants, déchirés, enlisés dans ces terres du bout du monde qui, à l’époque, étaient encore loin de faire la une de nos canaux d’informations…

WINKLER Josef, L’Ukrainienne, Verdier, 2022

En ce début d’année 2022, les éditions Verdier publient la traduction de L’Ukrainienne, récit rédigé quarante ans plus tôt par l’un des principaux écrivains autrichiens de notre époque, Josef Winkler. Celui-ci nous offre une véritable fresque de l’histoire ukrainienne du XXe siècle, à travers le récit de vie authentique et édifiant de Valentina Iliachenko. Née en 1928, celle-ci voit son enfance en Ukraine marquée de façon dramatique par l’expropriation massive des paysans et par l’Holodomor, famine terriblement meurtrière infligée aux ukrainiens par le pouvoir soviétique entre 1932 et 1933. Dix ans plus tard, en 1944, la voici, à 14 ans à peine, séparée de sa mère, Hapka, et déportée avec sa sœur pour le travail obligatoire dans une ferme de montagne autrichienne. C’est en ce lieu, qu’elle n’a plus quitté depuis, qu’elle confie en 1981 à Joseph Winkler sa trajectoire de vie chaotique et sa difficile intégration. L’écrivain, venu s’isoler dans ces montagnes pour se consacrer à l’écriture de l’un de ses romans, est profondément marqué par l’histoire de sa logeuse, au point de lui consacrer ce livre, dont il a tenu a préfacer lui-même la présente traduction française. La première partie de l’ouvrage relate leur rencontre et la vie quotidienne partagée dans cette ferme autrichienne, tout en laissant apparaître certaines obsessions de l’écrivain confronté à ses propres origines paysannes. La seconde partie, basée sur des prises de notes et des enregistrements, nous livre la parole de Valentina, presqu’à l’état brut. Ainsi, sans souci de chronologie, nous suivons la remontée de ses souvenirs, dont certains plus névralgiques sont répétés, obsédants, et déroulent pour nous la petite et la grande histoire de l’Ukraine et de sa population. Avec une sincérité évidente, ce récit tragique mais dénué de toute sensiblerie nous livre également le magnifique portrait de trois femmes battantes et résilientes : Valentina, sa sœur Lidia et leur mère Hapka, restée au pays et jamais revue. Leur échange de lettres poignantes et authentiques accompagne ce témoignage d’une bouleversante intensité.

DE TURCKHEIM Emilie, Le Prince à la petite tasse, Calmann Lévy, 2018

A l’heure où des milliers de réfugiés ukrainiens arrivent dans nos pays en quête d’asile, il est réconfortant et surtout émancipateur de se replonger dans cette formidable aventure humaine relatée par la romancière Emilie de Turckheim. Nous sommes en 2017 lorsqu’elle et ses proches décident d’ouvrir leur maison à Reza, un jeune migrant afghan de 21 ans qui a perdu tout lien avec sa famille et a dû fuir son pays en guerre. Lui faire de la place au cœur de leur vie familiale, partager leur quotidien, apprendre les uns des autres et s’apprivoiser, tel sera le projet de cette famille. Ce livre prend la forme d’un véritable journal, tout en pudeur, dans lequel rayonne principalement la personnalité meurtrie et pourtant si lumineuse de son hôte. Véritable Prince en humanité, ce jeune homme discret et animé d’une remarquable volonté d’intégration se révèle profondément attentif à chacun et à toutes les petites délicatesses qui embellissent la vie quotidienne. Autour de lui, on découvre une famille attachante, certes privilégiée pour vivre cette expérience d’accueil – appartement spacieux, travail à domicile – mais surtout sincèrement désireuse de vivre ses valeurs et animée d’un souci constant de remise en question. Car ce récit ne fait pas l’impasse sur les difficultés et en particulier les limites du langage expérimentées de part et d’autre : avec quels mots se confronter à l’histoire de celui qui a tout perdu ? Si plusieurs années nous séparent de la parution de ce livre, son actualité revient malheureusement au-devant de la scène car il témoigne, avec beaucoup d’humanité, de la thématique universelle de l’accueil et de l’expérience délicate mais combien profonde et riche de sens d’entrer dans une relation véritable avec l’Autre.


STEINER George, Une certaine idée de l’Europe, Actes Sud, 2005

Les fortes tensions autour de l’identité européenne qui se cristallisent notamment dans l’actuel conflit entre l’Ukraine et la Russie peuvent nous amener à nous interroger sur ce qui constitue l’essence de cette identité et, en ce sens, à redécouvrir l’essai, aussi concis que brillant, rédigé par le philosophe et critique littéraire franco-américain George Steiner il y a presque vingt ans : Une certaine idée de l’Europe. Ce grand penseur contemporain, rescapé de la Shoah, qui nous a quittés en 2020 à l’âge de 90 ans, a toute sa vie incarné l’archétype de l’humanisme européen, pétri de différentes cultures par son éducation trilingue (français, anglais, allemand) et par son grand amour des lettres gréco-latines. Invité à l’Institut Nexus d’Amsterdam en 2004, il prononce l’éloquent discours repris dans ce petit ouvrage et ce, en préambule d’un sommet portant sur la question de la pertinence, toujours actuelle ou non, de l’idéal européen. Il y développe cinq critères constitutifs de la notion d’Europe. Dont certains surprenants ! L’Europe, selon l’intellectuel, se définit par ses paysages à taille humaine, par la tension entre ses héritages grecs et judéo-chrétiens mais aussi par un sens profond de la mémoire et l’appréhension de la chute de sa civilisation… Sans oublier la cartographie de ses cafés ! Plus léger, ce critère par lequel l’auteur choisit d’ouvrir son discours, pourrait paraître une boutade. Il n’en est rien. Steiner illustre en effet en quelques pages toute la spécificité européenne de ces lieux d’effervescence intellectuelle qui ont forgé notre culture. Ainsi se construit l’ensemble de sa stimulante démonstration. A la fois érudite et très accessible, elle est nourrie par sa profonde connaissance de l’histoire européenne dans toutes ses dimensions, politiques, philosophiques, artistiques mais aussi par sa compréhension des autres cultures à laquelle il oppose l’identité européenne pour mieux la définir, et nous inviter à la défendre.