Kérozène

Publié le 25 juin, par Eloïse Steyaert


Un récit éclaté et grinçant qui dépeint les dérives de notre monde ultra-libéral.

DIEUDONNE Adeline, Kérozène, L’Iconoclaste, 2021

Doit-on encore présenter Adeline Dieudonné ? Romancière, chroniqueuse, comédienne dont le premier roman La Vraie Vie a suscité un véritable raz-de-marée dans le paysage littéraire francophone et international. Autant dire que son deuxième roman était très attendu…

Pourtant Kérozène n’a pas complètement les traits d’un roman et c’est pour cela qu’il surprend : récit kaléïdoscopique, il nous amène dans une station-service sous une chaleur pesante. Monsieur et Madame-tout-le-monde s’y croisent, au milieu de cette atmosphère de départ en vacances. Sauf que chaque portrait de ces personnages qui se bousculent entre les portes automatiques de la caisse-boutique est poussé jusqu’à l’extrême, racontant l’électricité, le paroxysme, du monde d’avant. Quand on sait que l’autrice l’a rédigé en plein confinement, ce texte en est déstabilisant.

Pour certains, Kérozène est grandiose, pour d’autres il est décevant. La réponse se trouve sans doute dans les 2e et 3e degrés de lecture. En effet, derrière les histoires de ces personnages torves, Adeline Dieudonné parle de tout ce qui la préoccupe : les monstruosités de notre époque (et là on retrouve bien le ton et le style de La Vraie Vie), son rejet du néo-capitalisme, son dégoût de la consommation et de la gagne décomplexées. Puis, à bien y regarder de plus près, elle parle des femmes, de la violence dont elles sont victimes ou bourreaux acculés : l’exploitation d’une nounou philippine, la superficialité d’une instagrammeuse incitée à la rentabilité, l’abus d’une jeune fille par un dauphin, réplique cruelle à sa propre séquestration, la désertion d’une petite vieille qui refuse qu’on l’enferme en maison de repos. On pourrait retenir ça : Adeline Dieudonné dépeint les conséquences de ce monde ultra-libéral sur les femmes. Abusées, exploitées, trompées, dupées, agressives parce que agressées, seules, abandonnées. C’est parfois drôle, et on pense à Thomas Gunzig, son complice, la « sage-femme » qui l’a aidée à accoucher de ce deuxième enfant. Mais c’est aussi – et toujours – très grinçant. On rit, parce que ça masque bien la déflagration mentale que provoque ce roman.