Avec Nathalie Husquin, responsable du projet « La Traversée » pour l’ASBL « Lire et Ecrire Luxembourg »

Publié le 30 mars, par Françoise Vanesse


Alors que la crise sanitaire a mis en veilleuse de nombreuses actions destinées, notamment, aux publics fragilisés par rapport à la lecture, nous donnons la parole à Nathalie Husquin qui, depuis une dizaine d’années, prend en charge le projet de collection « La Traversée » en collaboration avec « Lire et Ecrire Luxembourg ». Avec une importante motivation, elle nous présente les objectifs de cette collection de romans atypiques qui, grâce à une méthodologie spécifique et un réseau de partenariats, réussit le défi de réconcilier les publics éloignés de la lecture dont les apprenants en alphabétisation, avec la littérature et le plaisir de lire.

F.V. Dans quelques semaines, la collection « La Traversée » entamera la dixième année de son parcours très spécifique au sein de l’offre de romans en langue française destinés essentiellement, au départ, à un public d’apprenants. Pouvez-vous retracer l’origine de cet audacieux projet ?

N.H. Cette collection est issue d’un constat posé par les apprenants en alphabétisation. Cela remonte au « Printemps de l’alpha » organisé en 2010 à Libramont par « Lire et Ecrire Communautaire » et l’ASBL « Lire et Ecrire Luxembourg ». A l’occasion de cet événement, quatre cents participants, venus de toute la Communauté française, étaient invités à partager leurs livres coups de cœur. C’est ainsi qu’ils ont partagé autour de livres divers, des romans parfois, mais le plus souvent des ouvrages pour les enfants ou les jeunes, des publications généralement choisies pour leur accessibilité, pour la simplicité de l’écriture et pour la lisibilité des histoires racontées. C’est lors de la préparation et de la tenue de cet événement que les apprenants en formation à « Lire et Ecrire Luxembourg » nous ont fait part de leurs attentes.

F.V. Ces attentes, quelles sont-elles ?

N.H. Les apprenants ont envie de découvrir d’autres littératures. Ils veulent des romans qui leur parlent que ce soit par la thématique, les personnages ou les atmosphères et, parallèlement, qui soient accessibles au niveau du style, du vocabulaire, de la forme. Dans le même temps, des formateurs en alphabétisation, des libraires et des bibliothécaires nous faisaient régulièrement part de leur souhait de disposer de publications qui leur permettent de fournir une réponse appropriée aux attentes de ce public spécifique. Suite à ce constat et, après avoir effectué diverses recherches et ainsi pu nous assurer qu’il n’existait aucun ouvrage de ce type ailleurs en francophonie, « Lire et Ecrire Luxembourg » a décidé de lancer ce projet de nouvelle collection.

F.V. Comment votre projet s’est-il concrétisé ?

N.H. Lancer une nouvelle collection ne s’improvise pas et nous avons souhaité baliser notre parcours. Pour ce faire, nous avons rassemblé des forces vives dont un éditeur, un libraire, la bibliothèque centrale de la Province de Luxembourg, un didacticien et des membres de l’équipe de l’ASBL. Plusieurs auteurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles se sont engagés avec enthousiasme dans l’aventure et le projet a pu démarrer. Deux années de travail consacrées à la mise en place d’un processus de création, mais également de recherche de moyens, ont été nécessaires avant que ne soit finalisée, en 2012, la sortie d’un premier roman : Sans dire un mot de Xavier Deutsch. Cette parution a également été rendue possible grâce au partenariat que nous avons noué avec Weyrich Edition. « Lire et Ecrire Luxembourg » est le co-éditeur concepteur de la collection « La Traversée », dont Weyrich Edition est le co-éditeur distributeur-diffuseur.

F.V. Aujourd’hui, après dix ans de publications, comment définissez-vous la collection ?


N.H.
« La Traversée » est une collection de romans pour adultes, pour tous les adultes. Ses romans simples, mais pas simplistes et dont la mise en forme permet une lecture aisée, sont accessibles aux apprenants en alphabétisation, mais aussi, plus largement, à toutes les personnes éloignées des livres et de la littérature. Comme on peut le lire à la fin de chaque ouvrage, ce sont « des romans dont l’histoire est simple mais pas réductrice et rédigés dans une écriture fluide et belle. Des histoires d’amour, de rencontres, de peur, de crime, de guerre. Des mots forts, des mots vrais, des mots de tous les jours. Des moments d’émotion. Des phrases simples mais pas de simples phrases. Et, page après page, de la confiance, de la sécurité, de la curiosité et, enfin, trouver le plaisir de lire ! »

F.V. Quelles sont les caractéristiques déterminantes de ces livres ?

N.H. « La Traversée » a fait l’objet d’une analyse de la part de l’Université de Namur qui a permis de donner une définition à l’objet littéraire spécifique que représente un roman de la collection. C’est ainsi que chaque roman est le fruit d’une co-construction entre un écrivain reconnu de la FWB et des apprenants en alphabétisation via la mise en œuvre d’un processus spécifique modélisé. Ensemble, ils se penchent sur le manuscrit ou ses chapitres et identifient quels sont les freins ou les adjuvants à la lecture lors de séances de lectures critiques. Sans ce travail réalisé par les apprenants accompagnés de leurs formateurs, ces livres n’existeraient pas.

F.V. Passez-vous des commandes aux auteurs ou ceux-ci restent-ils libres ?

N.H. Chaque auteur est libre d’écrire l’histoire qu’il souhaite. Lorsqu’un écrivain s’engage dans un projet de « La Traversée », nous lui demandons de rencontrer un groupe d’apprenants avant de démarrer son manuscrit, mais aussi de s’inspirer des points d’attention repris dans le guide d’accompagnement de l’écrivain. Celui-ci a été créé et alimenté par « Lire et Ecrire Luxembourg » qui, pour ce faire, a travaillé avec un didacticien d’Henallux et des adultes en situation d’illettrisme ou d’analphabétisme. Ce guide est en constante évolution, car il puise de nouveaux enseignements dans les lectures critiques que réalisent les apprenants.

F.V. Comment opérez-vous le choix des auteurs ?

N.H. Nous travaillons chaque fois avec des auteurs différents ; ceux-ci partagent notre vision sociétale. Plusieurs d’entre eux, qui ont beaucoup apprécié cette collaboration, nous ont demandé s’ils pouvaient réitérer l’exercice. Les pionniers de la collection, Xavier Deutsch et Claude Raucy, sortiront leur deuxième roman pour « La Traversée » dans le courant de l’année 2021.

F.V. En quoi cette collaboration enrichit-elle ces auteurs ?

N.H. Je ne suis pas la mieux placée pour répondre à cette question. Avec modestie, je peux partager une réflexion que nous a confiée Xavier Deutsch : « Ecrire un vrai roman pour adulte, en recourant à la phrase courte et au mot clair, était un exercice qui sur le plan de ma propre pratique me tentait (…) Le travail d’écriture lui-même m’a confronté à des difficultés que je n’imaginais pas et qui m’ont passionné. Il a fallu que je plie mon vocabulaire et mes phrases à une sobriété très inhabituelle pour moi, que je m’astreigne à écrire de façon très simple sans verser dans un infantilisme creux. L’équation qu’il fallait résoudre s’est révélée très éclairante. Il fallait retrouver une « ligne claire » tout en gardant un récit aussi puissant et fin que possible. »

F.V. Veillez-vous à proposer un éventail large dans les thématiques et les genres abordés ?

N.H. A nouveau, chaque auteur est libre d’écrire ce qu’il veut. Force est de constater que les auteurs qui rejoignent le projet sont sensibles à l’équité, l’égalité des chances, la multiculturalité… Ce sont d’ardents défenseurs des droits culturels et sociaux. Ils sont attentifs, à l’écoute et respectueux de la culture dont chacun est porteur. Ces valeurs ont bien entendu une incidence sur leurs écrits. Le dernier roman sorti en décembre 2020, L’herbe dorée de Jean-Marc Ceci, propose une fable initiatique humaniste. De plus, cet exemple illustre, qu’au fil des ans, nous avons pu élargir la palette des genres. Et aujourd’hui, notre collection compte tout aussi bien des romans qui font du bien que des drames, des polars, des romans fantastiques ou historiques… Notre volonté est de poursuivre dans cette voie afin de proposer à nos lecteurs une offre littéraire la plus variée possible.

F.V. Ce projet ne cesse donc d’évoluer…

N.H. Oui, et c’est une de nos priorités. Ainsi, quoique cette collection ait vu le jour pour répondre initialement à une demande d’apprenants, nous nous sommes rendu compte au fur et à mesure du développement de la collection, que nos romans intéressent un public bien plus large. Des bibliothécaires nous ont, par exemple, fait savoir que les personnes âgées étaient passionnées par nos livres. Des enseignants du secondaire supérieur choisissent aussi certains titres pour les aborder avec leurs élèves. Nos livres intéressent également de nombreux enseignants en FLE (Français Langue Etrangère). Ainsi, aujourd’hui, nous pouvons affirmer que ces romans s’adressent à tous les publics éloignés des livres et de la littérature. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’un lecteur plus aguerri ne pourrait pas y trouver son compte ! Bien au contraire…

F.V. Concrètement, quelles sont vos missions ?

N.H. Etant donné qu’il s’agit d’un réel projet de co-construction, je me charge, en concertation avec Rita Stilmant, directrice de « Lire et Ecrire Luxembourg », du contact avec les auteurs et de la mise en relation de ces derniers avec les groupes d’apprenants. Tout au long du processus à l’œuvre lors de l’écriture des romans, je fais le lien entre les formateurs et leur groupe d’apprenants, d’une part, et l’écrivain, d’autre part, auquel je répercute les remarques formulées par les apprenants. Cette méthodologie de co-construction des romans prend du temps mais, sans elle, nous ne pourrions pas toucher le public auquel s’adressent prioritairement ces livres.

F.V. On imagine que la promotion de la collection est également capitale ?

N.H. Oui, c’est primordial, et notre méthodologie est, tout comme la construction des romans, très spécifique elle aussi ! Ainsi, une partie de cette promotion se construit avec un groupe d’apprenants passionnés par la collection qui conçoit des projets dans le but de mieux la faire connaître. Ils ont travaillé avec Télévision du Monde et Média Animations et ont notamment tourné une capsule vidéo dont ils avaient écrit le scénario et les dialogues. De mon côté, j’organise, avec l’indispensable soutien de l’équipe de l’ASBL, différents événements dans le cadre de la sortie des livres. Je mène également un travail proactif de contacts avec des partenaires potentiellement intéressés par la présentation du projet, que ce soit les bibliothécaires, d’autres institutions proches de l’alpha, voire des associations travaillant sur les mêmes problématiques à l’étranger (France, Canada…).

F.V. Ces partenariats spécifiques, on les retrouve également à différents échelons du parcours de ce projet éditorial ?

N.H. En effet, cette collection a un statut très particulier au cœur duquel les partenariats occupent une place déterminante. Outre les formateurs et les apprenants des régionales de « Lire et Ecrire », nous développons des partenariats avec d’autres associations actives dans le champ de l’alphabétisation, non seulement en FWB, mais également en France où la collection est très appréciée. Enfin, nos collaborations avec les professionnels des bibliothèques nous motivent grandement. Premièrement, nous développons une collaboration très fructueuse avec la bibliothèque centrale de la Province de Luxembourg et, d’autre part, nous mettons actuellement sur pied une formation à destination des bibliothécaires autour de la question de l’analphabétisme et de l’illettrisme et plus largement de l’accès aux livres pour les adultes qui en sont éloignés.

F.V. Comment s’organise le subventionnement de cette collection ?

N.H. Une convention avec la Fédération Wallonie-Bruxelles nous permet de mener à bien le travail d’éducation permanente avec des adultes en formation en alphabétisation qui est à l’œuvre dans le processus de co-construction avec un écrivain. Au-delà de cette convention, nous répondons à des appels à projets, introduisons des demandes de subventions afin de pouvoir développer notre projet, de le déployer en vue de répondre au mieux aux demandes qui vont croissant et qui dépassent le simple champ des adultes en formation en alphabétisation.

F.V. Après plus de dix ans de fonctionnement, vous avez donc la chance de pouvoir établir un bilan très positif…

N.H. Oui, assurément ! Notre collection est très bien suivie et, au fil des ans, un réseau d’associations et de personnes ressources très précieuses s’est tissé autour de notre projet. Ce soutien est extrêmement positif d’autant plus que nous pouvons aussi compter sur le soutien indéfectible des écrivains. Enfin, nous sommes confortés dans notre projet par les retours des lecteurs. Le premier roman est sorti en 2012 et la collection compte actuellement 27 romans. Nous en publions en moyenne deux chaque année. Certes, nous pourrions avoir une visibilité accrue, mais les soutiens financiers actuellement obtenus ne nous permettent pas de répondre à toutes les sollicitations pertinentes. Le réseau et ses relais jouent donc un rôle déterminant dans la promotion de la collection.

F.V. En conclusion, vous proposez, par le biais de cette collection atypique, une traversée, à plus d’un titre…

N.H. En effet ! L’appellation de notre collection est très révélatrice de notre projet. Premièrement parce que le projet de co-construction qui sous-tend notre démarche permet une traversée qui va, aussi bien des apprenants vers l’écrivain, que de l’écrivain vers les apprenants. Cette mutualisation constitue en effet la base de notre projet. Enfin, il est à nouveau question de traversée car ce projet de découverte du plaisir de lire est envisagé comme une première étape qui, une fois franchie, peut déboucher sur le passage vers d’autres livres, d’autres rives…

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Les « Coups de cœur » de Nathalie Husquin