Un jeu sans fin

Publié le 9 juillet, par Sylvie Hendrickx


Richard Powers, Un jeu sans fin, Actes Sud, 2025

Figure majeure de la littérature américaine contemporaine et lauréat du prix Pulitzer 2019 pour L’Arbre-monde, Richard Powers mêle à nouveau, avec brio, préoccupations technologiques, écologiques et humanistes au cœur d’une subtile construction chorale. Cette véritable polyphonie existentielle d’une poignée de personnages dont nous suivons les trajectoires sur plusieurs décennies se déploie autour de l’amitié fondatrice entre deux adolescents, Todd Keane et Rafi Young – l’un, héritier privilégié, l’autre, afro-américain issu des classes populaires – que l’univers millénaire du jeu de Go soude dans une échappatoire à leurs origines et déterminismes respectifs. Cette passion ludique, loin de demeurer anecdotique, irrigue leur parcours divergents : Rafi embrassant la voie de l’humanisme littéraire, tandis que Todd se lance dans l’aventure naissante de l’informatique. À travers leur relation aux antagonismes grandissant, Powers dresse une fresque de l’ère numérique, de ses balbutiements aux vertiges de l’intelligence artificielle générative, questionnant avec une acuité remarquable ses implications anthropologiques. Une galerie de figures secondaires d’une authenticité touchante place également au cœur de cette œuvre les questions d’héritage culturel et d’urgence écologique tandis que tous ces destins convergent vers l’île de Makatea en Polynésie française, confrontée à un nébuleux projet d’exploitation. Parmi eux, Ina Aroita incarne l’expression artistique et la culture polynésienne aux prises avec les mutations du monde contemporain, tandis qu’Evelyne Beaulieu, plongeuse québécoise inspirée de la figure de l’océanographe Sylvia Earle, nous entraine à travers des descriptions érudites d’une beauté fascinante dans l’exploration de fonds marins à la biodiversité menacée. Servi par une traduction qui préserve toute la richesse du champ lexical ludique : le « jeu sans fin » apparait ainsi une métaphore polymorphe : celle du jeu de Go, mais aussi celle des jeux de pouvoirs, et ultimement, de nos destinées humaines. Avançant lentement ses pions, jusqu’à un twist final magistral, Richard Powers déploie, à travers cette dense matière romanesque, une réflexion saisissante sur la spécificité de l’intelligence humaine, à l’heure où les machines la défie sur ses terrains les plus sacrés, y compris celui des jeux stratégiques et de la création littéraire. Face à ses œuvres démiurgiques, notre humanité serait-elle déjà échec et mat ?