Rencontre avec Alexandre Lemaire, coordinateur des projets numériques au Service de la Lecture publique

Publié le 10 juillet 2025, par Sylvie Hendrickx


Défis et perspectives

À l’occasion des dix ans de Lirtuel, plateforme de prêt de livres numériques en bibliothèques publiques, nous avons rencontré Alexandre Lemaire, coordinateur des projets numériques au sein du Service de la Lecture publique depuis 2008. Avec rigueur et générosité, ce bibliothécaire et ingénieur nous partage un bilan positif et nuancé de l’évolution de Lirtuel dont il éclaire pour nous les défis et perspectives d’avenir dans une recherche d’accessibilité et d’intégration renforcées des ressources et services numériques de nos bibliothèques.

S.H. Lancé en 2015, Lirtuel fête ses dix ans. Pourriez-vous nous rappeler brièvement la genèse de ce service ?

A.L. Face au développement du livre numérique, la Fédération Wallonie-Bruxelles a commandé dès 2012 une étude à deux sociétés de consultance afin de définir comment positionner d’une part le réseau des bibliothèques publiques et d’autre part, le secteur des librairies indépendantes. Ces recommandations ont orienté deux projets : Lirtuel et, parallèlement, Librel, plateforme de ventes développée en 2014 par les librairies indépendantes avec le soutien de la Fédération. Très rapidement, une collaboration, régie par un marché public, s’est d’ailleurs mise en place entre les deux plateformes et les 10 000 titres aujourd’hui disponibles sur Lirtuel proviennent de Librel, à l’exception des livres en anglais.

S.H. Peut-on parler d’un positionnement pionnier ?

A.L. En effet, avec Lirtuel, notre réseau de Lecture publique s’est positionné parmi les premiers expérimentateurs du dispositif PNB (Prêt Numérique en Bibliothèque) qui est une initiative française émanant de l’interprofession et pilotée par Dilicom (Service interprofessionnel destiné à faciliter le développement des Échanges de Données Informatisés). Par notre maillage de bibliothèques publiques, nous présentions d’emblée deux spécificités : d’une part, une approche destinée à l’ensemble des usagers des bibliothèques sans discrimination territoriale, là où l’utilisation de PNB en France se faisait essentiellement à l’échelle des villes et, quelques années plus tard, des bibliothèques départementales. Et, d’autre part, un système d’acquisition atypique puisque ce n’est pas la Fédération qui achète les livres mais un consortium regroupant les opérateurs d’appui de chaque province et une dizaine d’opérateurs directs volontaires.

S.H. Quel bilan faites-vous de l’adoption de ce service par les usagers ?

A.L. Lirtuel a connu une évolution lente mais constante jusqu’à la période Covid où le nombre de ses usagers a doublé, passant de 4000 à 8000 utilisateurs. Par la suite, les chiffres ne sont pas totalement retombés puisqu’on compte, en 2024, 6000 usagers comptabilisant plus de 100 000 emprunts. L’arrivée en 2024 de Cafeyn, l’offre de presse numérique couplée à Lirtuel, qui couvre 1500 titres de la presse française (et malheureusement pas encore la presse belge pour des raisons de coûts trop élevés) participe manifestement de cette évolution globale positive. Celle-ci reste cependant très modeste à l’échelle de cinq millions d’habitants et des 700 000 usagers de nos bibliothèques ! Trop peu de citoyen·ne·s en Wallonie et à Bruxelles connaissent l’existence de ce service et le rôle des bibliothèques reste essentiel pour porter cette offre.

S.H. Comment soutenez-vous les bibliothèques dans ce rôle ?

A.L. De manière très concrète, mon collègue Sébastien Vaillant, qui pilote Lirtuel, donne des formations pour accompagner les professionnel·le·s. Il gère également un service d’aide en ligne destiné aux usagers afin d’éviter que les bibliothèques ne se retrouvent en première ligne dans la gestion des problèmes techniques.

S.H. Par ailleurs, quelles sont selon vous les évolutions majeures de Lirtuel au cours de ces dix années ?

A.L. Globalement, la plateforme Lirtuel donne beaucoup de satisfaction aux usagers. Au fil du temps, nous l’avons enrichie de fonctionnalités tels que les « avis des bibliothécaires » pour lesquels nous espérons davantage de contributeurs, la compatibilité avec Babelio ou, encore, l’enrichissement des métadonnées via Electre permettant la mise en avant de littératures belges ou étrangères. Toutefois les évolutions les plus significatives sont liées aux négociations menées avec les groupes éditoriaux et les distributeurs via Réseau Carel.

S.H. Précisément, vous avez été Président du Réseau Carel jusqu’en 2024 et continuez d’y représenter la Fédération Wallonie-Bruxelles. De quoi s’agit-il ?

A.L. Réseau Carel signifie Coopération pour l’Accès aux Ressources Électroniques. C’est une association professionnelle qui regroupe des réseaux de bibliothèques belges, françaises, suisses et québécoises et représente donc plusieurs milliers de bibliothèques. Sa mission principale est la défense des intérêts des bibliothèques et de leurs usagers par rapport aux éditeurs et distributeurs d’ebooks ainsi que d’autres ressources numériques.

S.H. Quelles sont ces avancées négociées auprès des grands groupes éditoriaux ?

A.L. La plus importante est sans doute l’allongement des licences de prêt. En effet, quand on achète un titre dans le catalogue PNB de Librel, on achète concrètement l’autorisation de prêter un livre un certain nombre de fois via Lirtuel (généralement 25 à 30 prêts). À cela s’ajoute une durée de licence à l’issue de laquelle les autorisations de prêt (appelées « jetons ») non utilisées sont perdues. Au départ, ces licences étaient de 1 à 3 ans, nous avons obtenu un allongement à minimum 5 ans bien que nous souhaitions que cette date de péremption soit purement supprimée. Elle nous apparait injuste et peut avoir des effets collatéraux.

S.H. Lesquels par exemple ?

A.L. Les bibliothèques peuvent légitimement être tentées de n’acheter que des best-sellers et des nouveautés afin d’être certaines de réaliser tous les prêts liés à la licence avant son expiration. Bien entendu, acheter des nouveautés en numérique présente l’utilité de réduire l’attente en bibliothèque. Mais s’en contenter nous apparait au détriment de la longue traine et de la bibliodiversité numérique.

S.H. Cette bibliodiversité numérique, un combat essentiel pour vous ?

A.L. Tout à fait. D’autant que celle-ci se heurte à d’autres freins dont le refus de certains éditeurs ou distributeurs de figurer au catalogue PNB. C’est le cas notamment de Primento, distributeur de nombreuses petites maisons d’édition belges dont les titres sont absents du catalogue PNB de Librel tout en figurant dans celui du grand public. À cela s’ajoute encore des prix généralement trop élevés. En effet, le prix d’achat d’un livre dans PNB fait l’objet d’un facteur multiplicatif déterminé par l’éditeur pouvant aller jusqu’à deux fois et demi le prix du livre pour le grand public . Ce coût est en partie justifié par l’autorisation de la simultanéité de prêt à plusieurs emprunteurs qui est une indéniable valeur ajoutée, là où d’autres pays restent sur un modèle homothétique du prêt du livre papier. Nous plaidons cependant pour un ratio plus raisonnable.

S.H. Comment expliquez-vous ces multiples freins ?

A.L. Ceux-ci relèvent sans doute en partie de la crainte, erronée mais largement répandue, que les bibliothèques cannibalisent les ventes grand public. Or, les études sur la question montrent plutôt un cercle vertueux : plus de lecteurs, c’est plus de ventes. On pense, par exemple, que certains usagers viennent découvrir et tester des séries BD sur Lirtuel avant d’acheter celles qu’ils préfèrent en numérique ou en papier. Le prêt n’est pas concurrent de l’achat mais relève plutôt de la synergie.

S.H. Voyez-vous des solutions à ces différentes problématiques ?

A.L. Nous portons ces revendications depuis tant d’années que je plaide aujourd’hui pour un Droit de prêt numérique au niveau européen semblable à celui qui existe pour le livre papier, actant le droit des bibliothèques à acheter tous les livres. Moyennant une législation équilibrée qui protège auteur·rice·s et éditeur·rice·s, c’est à mes yeux un droit minimum des bibliothèques et de leurs usagers d’avoir accès à toute la production éditoriale. C’est loin d’être le cas, les bibliothèques, par exemple, n’ont pas accès à des catalogues numériques aussi important que celui de l’École des Loisirs, ou de Soleil et Delcourt pour la BD. Parfois, on a accès au catalogue de l’éditeur mais avec des exceptions, comme Hergé et Philippe Geluck chez Casterman, des auteurs pourtant importants, surtout en Belgique ! En fin de compte, ce que nous défendons, c’est un accès pour tous à la culture, à l’imaginaire et à la connaissance. À l’heure où les contraintes sociales sont conséquentes, un simple smartphone permet, moyennant une inscription à la bibliothèque, d’avoir accès à quantité de livres.

S.H. De manière plus personnelle, quel parcours vous a mené au poste de coordinateur de projets numériques ?

A.L. J’ai une formation initiale d’ingénieur civil mais j’ai toujours été passionné par la lecture et le cinéma. Alors que j’enseignais les math et la physique dans une école secondaire, j’ai été amené à m’occuper de la bibliothèque scolaire. Cette expérience m’a tellement plu que j’ai passé le graduat de bibliothécaire documentaliste. J’ai ensuite travaillé quelques années dans les bibliothèques de la ville de Bruxelles puis en tant que dirigeant d’un petit réseau dans le Brabant Wallon. Là, je me suis lancé dans le renouvellement du système informatique et c’est ainsi que la FW-B m’a proposé ce poste qui concilie mes différentes passions. L’équipe s’est étoffée au fur et à mesure que j’ai développé ou accompagné des projets : Samarcande pour le prêt interbibliothèques, Eurekoi et Périoclic pour la recherche de documents, Lirtuel... En tant que coordinateur, je continue de développer des projets et reste en appui de mes cinq collègues qui pilotent ces différents services.

S.H. Quel regard portez-vous sur le marché du livre numérique ?

A.L. Les ebooks représentent 5 à 6 % des ventes de livres. Contrairement à la musique ou au cinéma, l’offre dématérialisée n’est jamais réellement venue concurrencer l’offre physique. Aux côtés des livres numériques très majoritairement homothétiques, le livre enrichi constitue à mes yeux une innovation très intéressante mais reste un secteur de niche avec par exemple les livres applications en jeunesse. Cependant, le livre numérique, s’il reste faible en termes de vente, constitue un indéniable outil d’accès culturel, notamment pour les personnes en situation de handicap.

S.H. Au-delà de Lirtuel, quels sont les projets numériques cruciaux pour le Service de la Lecture publique ?

A.L. Le projet principal actuellement, mené en partenariat avec les opérateurs d’appui, est celui de SIGB commun (Système Intégré de Gestion de Bibliothèque) et de portails des bibliothèques proposant tous les mêmes services intégrés. L’objectif est que chaque usager ait accès par le portail de l’opérateur de son choix et au moyen d’une authentification unique à un catalogue commun et à l’ensemble des services transversaux classiques : le prêt interbibliothèques, la fourniture d’articles numérisés, ainsi que les ressources numériques : ebooks et presse en ligne auxquels viendront s’ajouter une offre de cinéma, de musique, de numérique jeunesse et de l’auto-formation. Ce projet complexe va prendre sept à huit ans avec une intégration progressive des catalogues collectifs des différentes provinces, de Bruxelles et de la Médiathèque nouvelle.

S.H. Par ailleurs, on attend en fin d’année 2025 les résultats du Programme - enquête IA+ du PILEn soutenu par la Région wallonne, quel est votre regard sur l’intelligence artificielle dans nos métiers ?

A.L. L’IA se révélera certainement très utile dans le futur, notamment pour optimiser les recherches documentaires. Les langages d’indexation comme Rameau qui facilite les recherches par sujet sont assez compliqués pour les usagers. S’ils peuvent faire une recherche en langage naturel qui trouve la vedette-matière Rameau adéquate et renvoie vers les bons résultats de recherche de documents, c’est super ! Cela pourrait également aider les bibliothécaires par une indexation automatique (ou semi-automatique) des documents. Je suis confiant que les IA évoluent rapidement en maturité et fiabilité.

Plus d’informations :
Lirtuel.be
Bibliothèques.cfwb.be
Reseaucarel.org

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Les coups de cœur artistiques d’Alexandre Lemaire