Publié le 13 juillet, par
En route pour la BiLA, Bibliothèque des Littératures d’Aventures de Chaudfontaine. Située plus précisément à Beaufays, contrée périphérique de l’agglomération liégeoise, et à quelques encablures à peine de la bibliothèque communale, cette bibliothèque spécialisée regorge de trésors anciens et contemporains en matière de littératures dites de genre : roman policier ou sentimental mais aussi science-fiction, fantastique ou fantasy. Nous y rencontrons deux arpenteurs passionnés de cette matière, Nicolas Stetenfeld, attaché scientifique et Stéphanie Balthazart, qui, avec leur collègue bibliothécaire, Julien Neven, s’attachent à la conservation et la valorisation de ce fonds exceptionnel.
En guise d’incipit, Stéphanie nous initie au chapitre fondateur de cette institution avec pour personnage central, Jean-Marie Graitson, bibliothécaire visionnaire et précurseur qui, dès les années 80 développe, dans sa bibliothèque de quartier, un fonds d’études consacré au cinéma et aux littératures de genre. « À une époque où on s’intéresse peu à ces littératures dites populaires, lui en perçoit l’intérêt considérable et s’inquiète de leur disparition dès lors qu’elles ne sont pas conservées, encore moins valorisées ou patrimonialisées », souligne Stéphanie. Cet explorateur littéraire entreprend alors de collecter vieux fascicules, fanzines, romans et rares études de genre auprès de particuliers mais également de bibliothèques publiques ou centres spécialisés qui les destinent à l’élagage. Il rassemble ainsi une collection de plusieurs milliers d’ouvrages et organise en parallèle des colloques, de plus en plus reconnus, réunissant la poignée de chercheurs européens en « paralittératures ». Très tôt soutenu dans cette quête par la Commune de Chaudfontaine, son fonds occupe différents bâtiments communaux avant d’intégrer en 2002 les locaux actuels : une ancienne salle des fêtes de 400 mètres carrés, de quoi permettre à ses collections de s’épanouir et de viser de nouveaux horizons.
Et ces horizons s’élargissent en effet dès l’année suivante, en 2003, lorsqu’une première convention quinquennale avec la Fédération Wallonie-Bruxelles reconnaît l’institution comme centre de conservation et de valorisation et pérennise son existence par l’octroi d’un subside. C’est à ce moment que Stéphanie Balthazart rejoint l’équipée et participe à l’évolution des missions de cette bibliothèque. Celle-ci continue d’accueillir des publics diversifiés : ados, groupes classes, étudiants, mais assure désormais également l’appui au réseau des bibliothèques publiques afin de les initier et les outiller concernant ces genres. Un rôle qui implique un travail de visibilité, marqué notamment par un changement de nom en 2011 : la Bibliothèque des paralittératures devient la Bibliothèque des Littératures d’Aventures, BiLA. « Moins désuète, cette référence à la littérature d’aventures fait sens puisqu’elle regroupe toute l’arborescence des littératures de genre avec pour ancêtre commun le roman populaire ou feuilleton qui paraissait dans les journaux », souligne Stéphanie. Une appellation également plus propice à attiser la curiosité, notamment des jeunes, un des publics privilégiés de la BiLA. « Ces littératures permettent de capter l’intérêt des adolescents à partir de 10-12 ans, souvent difficiles à fidéliser en bibliothèques, et séduisent jusqu’aux adultes. »
Et de quoi nourrir la curiosité et les imaginaires, cette bibliothèque de pas moins de 170 000 documents, répartis entre le fonds ancien et contemporain, en regorge. Dès l’entrée de la bibliothèque, une importante collection de BD de genre et de mangas attire le regard. Ensuite, deux blocs de rayonnages se répartissent l’espace : celui de droite est entièrement consacré au polar, et celui de gauche aux littératures de l’imaginaire (science-fiction, fantastique et fantasy). Au fond, le rayon sentimental et les littératures d’aventures avec ses sous-genres d’une grande diversité : western, aventure maritime, historique, péplum, roman de guerre… Avec un budget d’acquisition de 10.000 euros par an pour les nouveautés, la BiLA vise la complémentarité avec le réseau des bibliothèques : « L’objectif est d’avoir un fonds attractif et original avec parfois des éditions de niche que les bibliothèques ne vont pas forcément acquérir mais qui invitent à la découverte. » Dans chaque section, on trouve également les études liées au genre, à ses auteurs et collections. « Tout ce qui est accessible dans les 300 mètres carrés de la bibliothèque est intégré au catalogue de la province de Liège et empruntable via le prêt interbibliothèques. »
Quant au fonds ancien, conservé dans la réserve de 100 mètres carrés, son catalogage est toujours en cours, de même que son enrichissement. Pour ce faire, pas de budget spécifique mais plutôt « à l’opportunité » afin d’acquérir des fonds de collectionneurs. Une démarche renforcée par la réputation grandissante de la BiLA : « Nous recevons des fonds de chercheurs belges et étrangers et certaines bibliothèques nous orientent systématiquement leurs élagages de genre. », souligne Stéphanie. Parmi ses trésors, aux côtés des collections emblématiques telles que Le Masque ou Fleuve Noir Anticipation conservées en double exemplaire, un fonds consacré à la littérature populaire d’avant-guerre marqué par une grande vitalité : diversité des formats, beauté des illustrations… « Tout était à inventer quand la littérature populaire a émergé au début du 19e siècle ! » s’enthousiasme notre guide. À terme, ces fonds exceptionnels devraient faire l’objet d’un plan de conservation partagée avec la Réserve centrale de Lobbes : « Nous effectuerons la conservation pour tout le réseau en ce qui concerne nos matières, ce qui permettra un gain de place pour la centrale », souligne Nicolas Stetenfeld. Un projet cependant ralenti par le moratoire sur les nouvelles reconnaissances en FWB. « Nous souhaitions passer d’un système de convention à une véritable reconnaissance liée au dépôt d’un plan de développement. Nous espérons actuellement une solution de transition nous permettant de poursuivre nos missions jusqu’à la fin du moratoire », précise-t-il.
Car, au-delà de la mise à disposition de ses collections, la BiLA déploie des missions essentielles : créer des outils de médiation et répondre aux besoins des bibliothèques avec expertise et flexibilité. L’équipe conçoit ainsi une à deux nouvelles expositions itinérantes par an, imprimées sur des panneaux légers et prêtées gratuitement. De Harry Potter à la romance en passant par l’univers de Sherlock Holmes, ces expositions répertoriées sur leur site internet sont créées pour répondre aux attentes qui émanent du terrain et de plus en plus, sont co-construites en dialogue avec les opérateurs d’appui. Elles s’accompagnent en outre de propositions d’animations ludiques pour les bibliothèques, ainsi que de dossiers pédagogiques à destination des enseignants, la BiLA étant reconnue en tant qu’opérateur PECA. Afin d’optimiser encore ses services, la BiLA oriente à la demande les bibliothèques vers des conférenciers, organise chaque année une formation à la thématique inédite et propose le prêt de colis de livres et autres médias. « Notre volonté est d’être transmédiatique : cinéma de genre, jeux vidéo, jeux de société… Nous bénéficiions auparavant de la collaboration avec Médiathèque nouvelle mais comptons poursuivre avec notre propre fonds. » Et la demande est au rendez-vous avec pas moins d’une cinquantaine de prêts d’expositions en 2025 !
En point d’orgue de ces actions, un événement phare programmé tous les deux ans, à l’automne : le Festival des Littératures d’Aventures, invite les bibliothèques à mettre à l’honneur les littératures de genre autour d’une thématique inspirante. En 2025, le thème de la romance a remporté l’adhésion des quarante bibliothèques participantes. Dans ce cadre, la BiLA a développé deux nouvelles expositions : l’une consacrée à la romance et à ses avatars contemporains (romantasy, dark romance...), l’autre au manga shojo. « L’industrie du manga est encore très catégorisée. Le plus connu et le plus présent en bibliothèque est le manga shonen destiné aux garçons (One Piece, Dragon Ball…). Nous avons voulu faire découvrir le shojo, qui s’adresse aux jeunes filles et publie une majorité de romance. » Et pour 2027 ? La BiLA nous invitera à frissonner avec une édition consacrée à l’horreur. Un genre dont la résurgence actuelle n’est pas sans lien avec celle de la romance, comme l’explique Nicolas Stetenfeld : « L’horreur, genre très masculin, même un peu sexiste dans les années 80-90, est aujourd’hui relancé par des autrices et des réalisatrices, avec un public qui se féminise. Tout comme la dark romance qui, à l’ère « post me too », interroge la notion de consentement, l’horreur va elle aussi mettre en scène, à travers le « female rage » ou le « rapt and revenge », la question de la violence des hommes faites aux femmes, traitée aujourd’hui depuis un point de vue féminin. »
Cap à présent sur l’international ! Le projet de l’équipe pour les années à venir est en effet de positionner la BiLA comme acteur de conservation de ces littératures au niveau européen. « Il y a peu d’institutions équivalentes avec ce type de fonds spécialisé et notre diversité de missions : valorisation, accessibilité au public, gratuité… Nos outils sont notamment de plus en plus demandés par des bibliothèques et médiathèques françaises », souligne Stéphanie. L’objectif de l’équipe est également de développer un catalogue des collections anciennes, permettant de faire connaître toute la richesse de la BiLA et de s’associer à davantage de projets de recherche autour de ces matières spécifiques. « L’étape suivante serait de fédérer d’autres institutions autour d’un catalogue commun afin de cartographier et préserver ce patrimoine unique à l’échelle européenne. », explique Stéphanie. Et que souhaiter d’autre donc que cette véritable reconnaissance en Fédération Wallonie-Bruxelles afin de permettre à cette fantastique bibliothèque, quasiment unique en son genre, de continuer ses missions, élargir ses horizons européens et nous amener, jeunes, passionnés, chercheurs et médiateurs à oser toujours plus s’aventurer, explorer et co-construire de nouveaux récits pour l’avenir.
Voie de l’Air pur, 106
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