Le regard de Christian Dengis, coordinateur de l’Association des Ecoles de Devoirs en Province de Liège (AEDL)

Rencontre en reconfinement, janvier 2021

Publié le 30 mars, par Françoise Vanesse


La situation sanitaire a bouleversé la vie de nombreux enfants et de jeunes en situation de précarité et de décrochage. Face à ces inégalités, le travail d’accompagnement quotidien des Ecoles de Devoirs (EDD), qui accueillent entre quinze et vingt mille enfants en FWB, est considérable. En effet, outre l’aide aux apprentissages, ces structures reconnues et subventionnées par l’ONE proposent à leurs publics des activités culturelles et sociales fondamentales et émancipatrices. En quoi la crise a-t-elle particulièrement impacté le fonctionnement de ces structures essentielles qui, déjà auparavant, souffraient d’un déficit de moyens ?

F.V. Comment les Ecoles de Devoirs (EDD) de votre territoire ont-elles vécu la crise qui dure maintenant depuis un an ?

C.D. Les EDD ont été les premières à pouvoir rouvrir début mai 2020 et ce, car les autorités ont considéré que nous étions un secteur essentiel au même titre que les écoles. Il est clair que, dès cette reprise, nous avons été confrontés à une quantité de travail considérable. Premièrement, parce que nous avons dû réorganiser l’encadrement des enfants en mettant en place des bulles restreintes et des horaires adaptés. Mais également parce que certains des jeunes accueillis vivaient soit un décrochage scolaire soit une totale rupture avec l’école.

F.V. Précisément, quels furent vos rapports avec les écoles pendant cette période difficile ?

C.D. Face à cette situation où nous prenions parfois le relais, on aurait pu espérer qu’il y ait, à un moment donné, des concertations entre les établissements scolaires et les EDD dans le but, par exemple, d’évaluer ensemble comment on pouvait éviter les risques de décrochage ou de retard. Ou comment nous pouvions même soutenir les écoles en mettant des équipes d’encadrants à disposition. Cette volonté existait au niveau local mais, malheureusement, les écoles n’ont pas saisi les perches que les EDD leur tendaient. Enfin, au niveau politique, pendant les huit premiers mois de la crise, nous n’avons pas connu, non plus, de rapprochement entre la ministre de l’Enfance, la ministre de l’Education et notre Secteur : c’est ainsi que la prolongation des vacances de Toussaint a été décrétée sans aucune concertation avec le Secteur de l’Accueil Temps Libre qui devait pourtant suppléer et adapter ses activités.

F.V. Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les usagers tout au long de la crise et que les animateurs des EDD ont particulièrement remarquées ?

C.D. La liste est malheureusement assez longue : comme je l’ai dit plus haut, retards et décrochages scolaires mais également : dégradation du niveau de français pour certains enfants qui ne fréquentaient plus l’école et ne parlent pas le français à la maison, démotivation, sentiment d’isolement avec des conséquences sur la santé mentale, peurs, anxiété, repli sur soi, confrontation avec la mort, privation de contacts affectifs. Sans oublier un total laisser-aller dans l’organisation de certaines familles, comme le fait par exemple, qu’il n’y ait plus d’horaire ni de rythme de vie habituel et la violence intrafamiliale qui est apparue ou s’est renforcée, selon les cas.
Il semble donc que les EDD aient été, plus que jamais pendant cette période, des lieux où se cristallisent les souffrances sociétales et affectives de certains jeunes ?
Oui, les EDD sont en effet des révélateurs, des lieux où éclatent différentes difficultés que la société rencontre et qui sont vécues par certaines familles. Cette situation est notamment due, à mon avis, à la confiance qui s’installe la plupart du temps entre les familles et les animateurs. Ceux-ci, je les considère comme des experts des difficultés sociétales évidemment plus exacerbées dans les milieux fragilisés et qui fréquentent nos structures.

F.V. Il apparaît que la fracture numérique vécue par une partie de votre public ait été également un écueil de taille ?

C.D. La fracture numérique, on ne l’a certes pas découverte pendant la crise puisque les EDD remplissaient déjà ce rôle de médiateur numérique bien avant. Mais cette demande, on pouvait la gérer et la répartir dans le temps. Ici, nous nous sommes retrouvés face à un public qu’il fallait toucher dans l’urgence et qui ne disposait pas, soit du matériel nécessaire, soit d’une connexion de qualité suffisante, voire de la formation à l’utilisation de certaines plates-formes. Plus que jamais, nous nous rendons compte que tout ce qui relève du numérique devrait être considéré comme biens de première nécessité.

F.V. De quelles aides avez-vous bénéficié ?

C.D. La Fondation Roi Baudoin nous a aidés, il y a eu quelques appels à projets et, dans certains cas, des structures sont allées puiser dans leurs fonds propres pour équiper certaines familles. D’une manière générale, on peut néanmoins affirmer que c’était un peu la débrouille quand même ! Pour le futur, je formule quelques espoirs. Le politique a conscience qu’il faut trouver des partenariats avec des sociétés de télécommunication et la Commission d’Avis des Ecoles de Devoirs a rendu un avis sur l’absolue nécessité de porter une attention particulière à l’équipement numérique des familles précarisées.

F.V. Un autre problème rencontré par certaines associations est celui de la défection, pour des raisons sanitaires, d’une partie de leur personnel volontaire âgé de plus de 65 ans. De quelles données disposez-vous ?

C.D. Toutes les EDD n’ont pas du personnel volontaire mais, pour celles qui fonctionnent en mixte (NDLR : une partie de personnel salarié et une autre de volontaires), certaines ont forcément été forcées de diminuer le nombre d’enfants accueillis et ce, afin de garder le taux d’encadrement dicté par l’ONE. Mais là où se situe le plus gros problème, ce sont évidemment les structures qui vivent uniquement avec du personnel volontaire de plus de 65 ans. Heureusement, sur la province de Liège, seulement 1 ou 2 % ont dû suspendre leurs activités plus ou moins longtemps.

F.V. A vous entendre, on constate une charge de travail accrue assortie de nombreuses difficultés à surmonter pour les équipes. Quel est votre bilan ?

C.D. Je pense que le secteur des EDD est résilient de nature et, des coups durs, nous en avons toujours eus ! Et, tant à la fédération que dans les coordinations régionales, nous remercions les équipes des Ecoles de Devoirs d’avoir tout mis en œuvre, avec les faibles moyens qu’on leur donne, pour être au plus proche des publics les plus fragilisés. On leur tire notre chapeau et nous sommes fiers de travailler pour un secteur si proactif. Mais aujourd’hui et suite à la crise, cette capacité d’encaisser et de résister va se voir prolongée par la volonté de dépasser tout cela et, surtout, de ne pas revenir à la situation initiale. En une phrase : plus rien ne sera jamais plus comme avant ! Ce que nous venons de traverser et la façon dont nous avons réussi à le traverser va, sans conteste, constituer pour notre secteur un tremplin afin de devenir plus fort, pour continuer à évoluer et, surtout, nous adapter aux nouvelles réalités apparues pendant la crise.

F.V. C’est-à-dire ?

C.D. La crise a révélé en effet un nombre accru de difficultés vécues par certaines familles et auxquelles nous ne pouvions apporter de réponse comme, par exemple, le paiement pour l’accompagnement d’un enfant par un logopède. Dans cette perspective, nous devons donc davantage travailler sur la nécessité de nouer des partenariats dans le but de rechercher des financements afin d’accompagner certaines familles dans des besoins en matière de soutien spécifique ou de santé mentale par exemple. Parallèlement à cette réalité, nous souhaitons également plancher sur le travail de renforcement de l’identité des EDD par rapport aux structures d’Accueil extrascolaire. Mais également plus que jamais, nous devons agir sur le monde politique qui a su nous considérer, tout au long de cette période difficile, comme un secteur si essentiel mais sans pour autant nous octroyer une réelle reconnaissance et encore moins des moyens dignes de ce nom…

F.V. Cette interpellation du monde politique est en effet déterminante pour permettre à votre secteur de devenir plus fort, mieux soutenu ?


C.D.
Oui et cette situation nous a poussés à réagir de façon encore plus motivée que d’habitude. Depuis le début de la pandémie, nous avons augmenté de façon significative nos Commissions d’avis dans le but de conscientiser les différents ministres sur les situations vécues par les enfants, les jeunes et les familles les plus fragilisées (et les plus impactées par la crise et les mesures prises) ainsi que sur la situation de notre secteur déjà, en temps normal, insuffisamment subventionné. Mais, dans un premier temps, sans beaucoup de réactions ! Heureusement, au mois de décembre et suite à des interpellations parlementaires, nous avons obtenu des ouvertures de concertation avec la ministre Linard et celles-ci sont très encourageantes. Il a malgré tout fallu attendre huit mois pour avoir l’impression d’être considérés comme des acteurs à part entière dans l’accompagnement des enfants et des familles fragilisés pendant la crise…