• Saisons sauvages

  • 28 juillet 2010, par Gérard Durieux

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  • Dans une langue riche, efficace et sensuelle, la romancière explore avec une finesse extrême, toutes les facettes d’une emprise implacable et nous dépeint parallèlement et de façon très subtile le destin tragique de tout un peuple.

MARS Kettly, Saisons sauvages, Mercure de France, 2010

« Nous avons fait l’indépendance en 1804, mais depuis plus rien ». Propos mi- résignés, mi-rageurs d’un peuple qui ne cesse d’être emporté par les mille secousses telluriques et politiques de son histoire. C’est au cœur du déferlement des années de « ténèbres extérieures » sous François Duvalier que Kettly Mars inscrit intimement son tout récent récit d’une vie qui bascule dans l’insoutenable.

Port-au-Prince années soixante : Daniel Leroy, journaliste d’opposition au tyran, est emprisonné à Fort Dimanche. Son épouse, Nirvah, en quête d’informations à son sujet, s’adresse au secrétaire d’Etat chargé de la sécurité publique : c’est le début d’une inexorable descente aux enfers. La belle mulâtre bourgeoise est désormais dans les griffes avides d’un pauvre gamin noir et revanchard devenu puissant fonctionnaire d’un régime fou. Elle va céder à ses avances. Mais avait-elle le choix ?

Dans une langue riche et subtile, efficace et sensuelle, la romancière explore de l’intérieur et avec une finesse extrême toutes les facettes d’une emprise implacable : elle nous rend témoins impuissants et consternés des hésitations, des incohérences, des justifications d’une narratrice obstinément soucieuse de protéger les siens. Grâce notamment au contrepoint militant du journal intime de son mari, la dérive tragique de Nirvah et de sa famille fonctionne dans le texte comme la métaphore du destin tragique de tout un peuple, livré au système machiavélique d’un Etat fantôme, prêt à toutes les turpitudes et aux manipulations les plus raffinées pour asseoir son pouvoir.

Mais on ne pactise pas avec la perversité. Elle corrompt, gangrène ou finit par broyer ceux qui tentent de s’en accommoder. Entre histoire singulière et virulente dénonciation politique, ce roman douloureux en forme d’étreinte oppressante et troublante nous en convainc en nous ouvrant vigoureusement les yeux sur les compromissions de toujours et de partout.
Il confirme aussi le talent de cette auteure tôt remarquée pour sa poésie et ses nouvelles. Après L’heure hybride, (2005) et Fado (2008), elle poursuit ici une œuvre romanesque qui s’impose comme l’exploration incisive des paradoxes d’une société haïtienne aussi séduisante que violente.

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