• Présence et enthousiasme

  • 22 novembre 2010, par Françoise Vanesse

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  • De ses riches années d’enseignante, Colette Nys-Mazure a gardé l’urgente nécessité de communiquer et de transmettre. Alors inlassablement, la poétesse tournaisienne prend les chemins de la rencontre. C’est de cette facette de sa conception du métier d’écrivain qu’elle a accepté de nous entretenir en ce début d’année scolaire. D’écoles en bibliothèques, de colloques en jurys, elle explore sans relâche les possibilités d’ouvertures, d’éveils et d’expressions que génèrent la lecture et l’écriture, fidèle ainsi à la confidence ciselée d’Andrée Chédid, sa sœur en poésie : « J’écris pour être ensemble, ardents et quotidiens ».

G.D. : Les rencontres avec vos lecteurs semblent être importantes pour vous. Ce besoin de partage, de rencontre avec un public fait-il partie de votre conception du métier d’écrivain ?

C.N.-M. : C’est un axe très important et, dans la mesure où il y a beaucoup de sollicitations, c’est une priorité. Je trouve que rencontrer des personnes qui vous invitent comporte un aspect très dynamique : très souvent, ils préparent votre venue, lisent vos textes, mettent au point des questions et j’ai déjà vécu des expériences très riches car la façon d’appréhender notre rencontre était très originale.

F.V. : Vous partez à la rencontre des adultes mais aussi des jeunes ?

C.N.-M. : En effet, je rencontre beaucoup de jeunes, de tous les types d’enseignement : je vais dans les classes de primaire, secondaire, du général mais aussi du professionnel et je me rends aussi en Faculté de Lettres. Qu’ils soient de n’importe quel niveau, les jeunes ont moins d’a priori littéraire, leur rencontre est vraie, ils sont eux-mêmes et cela je l’apprécie beaucoup car ils sont à la fois intéressés et désintéressés au sens où ils ne cherchent pas de bénéfice, ce qui n’est pas toujours le cas de certains adultes présents lors de rencontres littéraires. Ce besoin de transmettre ma passion, mon désir de communiquer, est capital. Et parfois si je suis fatiguée ou un peu découragée, je me pose des questions sur ce qui me fait malgré tout aller vers ces rencontres. La réponse est simple : c’est plus fort que moi. Ils appellent et il faut que je réponde. Et une chose est certaine, cela me manquerait si je ne pouvais plus le faire. Pourtant c’est loin, parfois fatiguant mais, chaque fois, je peux dire que je reviens rafraîchie !

F.V. : Lors de ces échanges avec ces jeunes, vous privilégiez la lecture, l’écoute, mais encore...

C.N.-M. : ... l’écriture. J’essaie presque toujours de terminer ces rencontres par un petit atelier d’écriture. J’aime leur faire découvrir leur faculté d’écrire. Pour cela, je trouve des moyens très simples qui déclenchent leur créativité. J’emporte avec moi des cartes postales et je leur demande d’utiliser ce format pour écrire. Une feuille blanche peut faire paniquer tandis qu’une carte postale est un objet familier. Je pars d’une consigne claire et, à la fin de l’atelier, tous ont écrit un texte et, très souvent, acceptent de le lire. Quand le climat de confiance est installé, cela marche.

G.D. : Vos écrits ne sont-ils pas trop difficiles pour certains élèves ?

C.N.-M. : Je choisis avec l’instituteur des textes très simples. Je suis allée pendant deux ans à Roubaix dans des classes très défavorisées en ZEP. Nous avons bien travaillé autour de l’écriture. Premièrement, l’instituteur avait choisi des textes très abordables qu’on trouve dans Feux dans la nuit. Et pour mener mes ateliers, je partais toujours de leur réalité : par exemple on écrivait des comptines à partir du nom des rues qu’ils empruntaient tous les jours pour se rendre à l’école ou bien nous faisions des acrostiches à partir de leurs prénoms. Je choisis en effet toujours des textes courts qui vont servir de détonateur et mettre à l’aise. J’ai suivi plusieurs formations d’ateliers d’écriture - je suis reconnue comme animatrice depuis 1980- formations à l’animation de groupe, aux techniques d’écriture. Je pense que le fait d’être écrivain permet de vivre l’écriture de l’intérieur et rend contagieux.

G.D. : Quant on est devant un groupe de jeunes moyennement motivés par la lecture, comment leur donner le goût ?

C.N.-M. : D’abord leur lire des textes savoureux en" lecture vivante" afin qu’ils retrouvent le plaisir d’un texte continu commun dont on pourra parler. Dans tous ces cas, j’essaie de mettre l’accent sur le fait que ces mots sont des outils de liberté : que dans les pays totalitaires, on met en prison les écrivains pour les empêcher de diffuser leurs idées. Là, je sens que je les interpelle et puis je parle de ma propre expérience de vie où l’écriture m’a aidée à la mort de mes parents. Je leur parle de choses très concrètes. Je leur dis, « Contrairement à ce que vous pensez, lire en réfléchissant à ce qu’on a lu, cela nous permet de savoir qui on est et surtout comment on peut rencontrer les autres. J’essaie de partir de ce qui me paraît essentiel ».

F.V. : Vous arrive-t-il d’aller à la rencontre de publics plus atypiques ?

C.N.-M. : Oui, certainement, et je pense à une rencontre avec des détenus à laquelle j’ai participé tout récemment. J’ai été amenée à me rendre à la prison d’Andenne en compagnie d’une jeune étudiante, Mélissandre Fauvet, qui fait son mémoire sur les cafés littéraires en prison. Elle m’avait demandé de parler du travail d’écrivain. J’ai rencontré ces hommes et je leur ai retracé mon chemin d’écriture et puis j’ai écouté leurs réactions et leurs questions : ils avaient lu Célébration du quotidien, Contes d’espérance et Tu n’es pas seul. J’ai été impressionnée par la qualité de leur lecture. L’un d’entre eux m’a fait remarquer que je ne racontais rien d’extraordinaire mais que j’invitais à rendre l’ordinaire extraordinaire et que cela lui parlait. En fin de rencontre, je leur ai laissé la demi douzaine de livres que j’avais emportés avec moi après avoir entendu leurs allusions sur le temps qu’il leur fallait pour obtenir un prêt à la bibliothèque de la prison... C’était une expérience très forte, cette rencontre : des hommes condamnés lourdement et pour longtemps mais des vivants, des profonds. Ce qui est aussi très frappant c’est de remarquer la bonne volonté très relative des gardiens estimant souvent qu’ils n’ont qu’à purger leur peine sans bénéficier de ces bénévoles qui leurs dispensent des lectures...

F.V. : L’écriture et le partage : deux notions indissociables ?

C.N.-M : Oui, je suis persuadée que l’écriture est un partage et, même si au départ on écrit sans penser à son interlocuteur -car écrire c’est aussi une pulsion- il y a ensuite le moment où l’on retravaille son texte, où l’on dialogue avec l’éditeur pour voir dans quelle collection inclure le futur livre et peu à peu apparaît la conviction que l’écriture est une passerelle, que l’on va d’une rive à une autre. Je suis d’ailleurs toujours un peu désarçonnée devant l’attitude de certains écrivains qui refusent le contact. C’est un peu comme si on était sous un globe. Le principe même de la création, de l’art, du plaisir et d’ailleurs de la vie en général, c’est le partage. On imagine mal un peintre qui refuserait de montrer ses peintures ou un musicien qui ne jouerait pas en public. Cette envie de communiquer est d’ailleurs similaire à celle que j’éprouvais quand j’étais enseignante. C’est le plus vieux et le plus beau métier du monde et j’ai adoré ce métier d’un bout à l’autre.

G.D. : Parallèlement à cet engagement auprès des jeunes, quels sont les projets dans lesquels vous vous investissez ?

C.N.-M : J’ai eu ces dernières années une demande de Pascaline David qui mène un projet pour aider des personnes qui écrivent un premier roman. Ce projet s’intitule « Auteurs à suivre » . Chaque année, un jury composé de critiques littéraires, d’enseignants, d’écrivains, de bibliothécaires, de libraires est constitué et je me suis laissé convaincre d’en devenir la présidente. C’est un travail très prenant. Nous recevons des premiers romans : que ce soient des jeunes de dix huit ans ou des adultes, peu importe. Le jury lit les vingt premières pages de chacun de ces romans, envoie un avis critique en retient une dizaine qu’il lit entièrement et en envoyant ses appréciations. Le prix consiste en l’édition à mille exemplaires. Mais ce qui compte c’est que chaque candidat reçoit autant d’appréciations qu’il y a de membres du jury.
Un autre engagement : ma participation au Comité d’Espace Nord ; j’ai accepté cette responsabilité car la littérature de Belgique a toujours été une de mes priorités et ma passion. Nous avons des réunions régulières, il faut lire énormément, décider quels sont les auteurs du patrimoine et les auteurs vivants à éditer ; relire les analyses. Ce mois de septembre 2010, un des projets qui me tenait à cœur va voir le jour : pour le n° 300 d’Espace Nord, constituer une anthologie poétique. Je donne également au CCV de la Faculté Catholique de Lille une introduction à la poésie contemporaine. Les gens aiment la poésie mais il faut qu’on leur ouvre la porte et qu’on leur dise « C’est pour vous, entrez ! » La poésie n’est pas réservée à quelques-uns...

F.V. : La lecture, l’écriture vous tiennent bien sûr à cœur mais l’image semble occuper une place tout aussi prépondérante dans votre vie et dans votre façon d’appréhender la transmission ?

C.N.-M. : C’est vrai, j’accorde beaucoup d’importance à l’image et je visite régulièrement des expos ; dernièrement celle consacrée à Soulages à Paris. J’aime travailler à des catalogues de peintres. J’ai consacré un ouvrage à la Célébration de la lecture qui comporte une petite centaine de tableaux représentant des personnes lisant ou écrivains ; j’aime les accompagner. Mais l’image est aussi prépondérante dans mon travail d’animation car nous sommes dans une société de l’image et il est important de montrer aux enfants que l’image publicitaire ou télévisée n’est pas la même que celle d’une peinture. Récemment, j’ai été invitée dans le Pays Basque pour participer à un événement consacré à « l’Art et la Barbarie ». C’est dans ce cadre que j’ai fait une intervention à partir de tableaux de Zoran Musik, ce très grand peintre qui est allé à Dachau et auquel on vient de consacrer une exposition à Paris. A propos d’image, je pense aussi au livre A nous deux qui comporte une sélection de tableaux d’enfants. A partir de ce livre, on me demande des journées de formation pour des personnes du troisième âge qui vont bénévolement soutenir le travail des instituteurs. Je les aide à entrer dans la lecture d’une peinture et à permettre aux enfants de s’exprimer sur des sujets délicats comme la naissance mais aussi la maladie et la mort.

F.V. : La poésie et les jeunes : comment envisagez vous cette association ?

C.N.-M : C’est vrai que, d’une façon générale, la poésie n’est pas très présente dans les programmes scolaires mais cela dépend vraiment des profs et, une fois encore il est nécessaire d’ouvrir les horizons. Un chanteur comme Grand corps malade propose des paroles magnifiques. Certains textes actuels sont rythmés, rimés, peuvent être dansés. Je crois qu’il faut partir des écrits contemporains qui parlent aux jeunes, aller de la poésie d’aujourd’hui vers la poésie d’hier et non l’inverse. La diversification est prépondérante en pédagogie et en transmission. Du 11 juillet au 27 août le quotidien français La Croix m’a ouvert 34 quatrièmes de couverture pour présenter des poèmes francophones et je ne cesse de recevoir des lettres me prouvant que la poésie continue à parler à beaucoup, même si c’est à voix basse dans le chahut régnant.

G.D. : A propos de diversification, que pensez-vous de ces nouveaux modes d’expressions d’écriture ou de lecture apparus avec les nouvelles technologies ?

C.N.-M : Je pense qu’un genre n’exclut jamais un autre ; de nombreux jeunes sont venus à l’écriture grâce à l’internet. Combien de ceux qui n’écrivaient plus de cartes postales même en vacances écrivent à présent à leurs copains. Objectivement, beaucoup de jeunes ont désacralisé l’écriture et osent à nouveau écrire. C’est à nous à les aider à diversifier. J’ai souvent ressenti cette impression quand j’étais prof aussi. Il semble parfois qu’il n’existe parfois que Maurice Carême, Pierre Coran ou Prévert excellents poètes par ailleurs. Pourquoi oublier Claude Roy ou Supervielle ou Desnos ou Obaldia ? Cette réduction à un commun dénominateur m’énerve autant que les prix littéraires. Pourquoi doit-on tous aimer tel auteur ensemble et en même temps ? C’est réducteur et agaçant. Notre travail envers les jeunes consiste donc à ouvrir, diversifier, « déformater », faire sortir des rails... Et faire sentir le plaisir de l’originalité et de la différence.

F.V. Collaborez-vous avec des bibliothèques publiques ?

C.N.-M : Oui, régulièrement. J’ai une image très vivante des bibliothèques et j’aime y rencontrer le public que ce soit pour, par exemple, des déjeuners littéraires ou des animations avec des élèves. Cela fait partie pour moi de la même dynamique, à la seule différence que les bibliothèques présentent l’avantage d’être des lieux tapissés de livres et cela est primordial pour moi.

F.V. : Avez-vous conscience des combats menés actuellement par les bibliothèques pour évoluer, diversifier leurs activités, améliorer leur image ?

C.N.-M. : Oui, bien entendu, j’en suis très consciente. Je sais que ce n’est pas facile pour les bibliothèques à l’heure actuelle et je pense plus particulièrement à ces gens qui n’osent pas franchir leur seuil, c’est préoccupant. Dans cette perspective, je pense que le travail de l’école est primordial : l’école peut apprendre à pénétrer dans ces lieux. D’une façon générale, toutes les bibliothèques où je me suis rendue me semblent très ouvertes soit pour imaginer des façons d’appréhender des nouveaux publics et je pense à ma dernière visite à Grâce-Hollogne dans la région liégeoise. Très ouvertes aussi pour diversifier les approches : dernièrement, j’ai vécu une belle rencontre à la bibliothèque de Tournai où j’avais invité l’éditeur de « Desclée de Brouwer » à venir pour une rencontre sur le thème « Ecrire et éditer aujourd’hui » au cours de laquelle, lectures, débats et musiques s’entrecroisaient. Il faut sans cesse inventer des choses, tout est possible. Cocteau écrivait : « Nous ne savions pas que c’était impossible alors nous l’avons fait ». Si souvent on se met des barrières ! On en veut aux autres et on se dit « si j’avais su, je l’aurais fait... » Mais, faisons-le ! La confiance crée la confiance.

Propos recueillis par Gérard Durieux et Françoise Vanesse

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