• Petite nuit

  • 24 novembre 2008, par Gérard Durieux

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  • Lire ce texte envoûtant, c’est accepter de dériver au fil de mille croisements, c’est accepter le questionnement sur soi. Une surprenante et vertigineuse autobiographie par les livres.

ALPHANT Marianne, Petite nuit, P.O.L, 2008

« Tout était en l’air au château de Fleurville »
En citant d’entrée l’incipit des Vacances de la comtesse de Ségur, l’auteure nous l’annonce : « Petite nuit », superbe texte inclassable, sera un livre sur les livres et une histoire de famille.
Mais, loin de nous proposer une simple promenade nostalgique parmi ses lectures d’antan, ces pages subtiles explorent obstinément les chemins d’une attente lancinante : « Qui donc me portera ? J’ai froid. Réchauffe-moi. Raconte-moi une histoire. »

Foudroyée, enfant, par la première phrase de Sans Famille : « Je suis un enfant trouvé », la narratrice nous entraîne dans la recherche frémissante de ce qui a manqué de tendresse dès l’origine. Redevenue douloureusement infans sur le divan d’un lacanien obstinément muet, travaillée de doute par sa seule interprétation glaciale : « On dirait que vous ne savez pas si votre mère vous a nourrie », elle croise inlassablement ses souvenirs personnels avec les visages bornés et moralisants de la légende familiale.

Elle interroge ainsi vivants et disparus, ancêtres ou auteurs, cherchant elle ne sait quoi, une révélation ? Une réassurance ? « Que lisiez-vous ? Qu’avons-nous en commun ? »
Car pour elle, impossible « de revivre le bon holding ou son défaut, sans parler aussi de la lecture... Cette faim de livres toujours et partout, ce besoin tenace, obscur. Cette avidité jamais rassasiée. D’où est-ce que cela nous est venu ? »

Le questionnement sur soi associe donc à l’infini ses tourments à la mémoire des livres lus, objets d’amour tout-puissants, amulettes, doudous consciencieusement répertoriés dans des énumérations sans fin : « ma manie comptable », avoue-t-elle avec un humour souvent présent. Et d’évoquer longuement les circonstances précises des lectures les plus précieuses, comme autant d’aires transitionnelles rassurantes, apaisantes, « « portantes ». ALPHANT nous livre ainsi une pudique et vertigineuse autobiographie par les livres. Suggérant aussi quelles profondeurs peut rejoindre la lecture.

Lire ce texte envoûtant, c’est donc accepter de dériver au fil des mille croisements, des « associations » en cascade. C’est consentir à entendre avec la lenteur d’une « écoute flottante » cette longue confidence, en nous risquant à associer librement nous aussi, la vie aux livres, en un constant va-et-vient. C’est oser faire sienne l’interrogation qui clôt le livre et qui, en nous ouvre des abîmes : "Je lisais, que m’est-il arrivé ?".

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