• Le regard de Isabelle Lejeune, bibliothécaire à Trois-Ponts, géographe de formation passionnée par les questions sociétales et environnementales.

  • Rencontre en confinement

  • 14 juillet, par Françoise Vanesse

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  • Le secteur de la culture, entre autres, a été particulièrement impacté par cette crise sanitaire et la période de confinement. Des bibliothécaires, auteurs et acteurs culturels ont très aimablement répondu à notre invitation et ont accepté de s’exprimer sur cet événement. Quels regards portent-ils sur cet épisode inédit ainsi que sur les dysfonctionnements sociétaux que cette crise a instaurés ou a mis en lumière ? Quelle est leur utopie pour une société résiliente « post-Covid-19 » ?

F.V. Les bibliothèques publiques, contraintes à la fermeture suite à cette crise, vivent un moment inédit dans leur parcours. En tant que bibliothécaire, comment l’avez-vous ressenti et vécu ?

I.L. Avec une gradation de sentiments allant de l’étonnement à la stupeur. Une image amusante pour l’exprimer : je roule tranquillement au volant d’une voiture, puis un bruit ténu mais suspect se fait entendre, ce n’est rien. Il se fait plus insistant, le doute s’installe, la voiture avance toujours. Puis elle s’arrête, panne complète, je reste un moment hébétée au volant, puis il faut me rendre à l’évidence, et enclencher les procédures de secours...

F.V. Quelles sont les évocations littéraires ou les références d’essais que vous pourriez mettre en lien avec cette crise sanitaire ?

I.L. Evidemment « La peste » de Camus ; « Chez soi : une odyssée du quotidien » de Mona Chollet ; « Voyage dans l’anthropocène » de Claude Lorius et de nombreux essais des auteurs suivants dans le désordre : Dominique Bourg, Isabelle Stengers, Pierre Larrouturou, Bruno Latour, André Peters, Coline Serreau, Aurélien Barrau, Rob Hopkins, Albert Jacquard, Francis Hallé, Naomi Klein, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Vandana Shiva, Jean-Marc Jancovici, Alain Grandjean, Hervé Kempf, Daniel Tanuro etc... Les livres qui décortiquent le dérèglement du monde par les humains sont légion, mais hélas pas leurs lecteurs.

F.V. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour pointer le caractère particulièrement inégalitaire de cette crise. Cette affirmation se constate-t-elle également par rapport aux usagers de votre bibliothèque de Trois-Ponts qui propose des ateliers à destination des publics fragilisés, encore plus particulièrement impactés par l’absence subite d’offre culturelle ?

I.L. Les inégalités préexistantes ne sont évidemment pas gommées lors d’une catastrophe, mais généralement accentuées. A Trois-Ponts, ce sont tous les usagers qui sont privés d’un coup des services proposés par la bibliothèque et le centre culturel. Les bâtiments sont déserts et dégagent une forte impression d’abandon. A ma connaissance, il n’y a pas eu de demande émanant de la population pour un service minimum. Tentation pour le PO de décréter que ce grand vaisseau coûteux et la culture en général sont un luxe des temps prospères ?

F.V. A la bibliothèque de Trois-Ponts, vous accordez une priorité aux thèmes environnementaux et sociétaux dans vos collections. Cette vigilance à informer sur les potentielles dérives d’une société en dysfonctionnement semble, suite à l’émergence de cette crise, encore plus que jamais une nécessaire urgence…

I.L. Urgence, urgence, toutes les données sont disponibles pour se faire sa propre opinion sur notre civilisation et ses dérives, mais si peu d’intérêt de la part du public ! D’autres mouvements d’éducation permanente font le même constat : tant d’énergie pour un résultat si dérisoire, et le temps presse, et les forces contraires désinforment avec tant de puissance. Il y a des jours de grand découragement.

F.V. Précisément, de nombreuses thèses affirment qu’une des causes de cet épisode pandémique serait l’action néfaste de l’homme sur son environnement et notamment, la déforestation…

I.L. Les pandémies ne sont pas nouvelles dans l’histoire de la vie et elles suivent toutes les mêmes logiques. Pas besoin de complots ni d’étonnement. L’expansion d’une espèce au-delà de certains seuils entraîne une cohorte de microbes et de parasites qui l’inonde périodiquement, et les survivants de cette espèce développent des résistances jusqu’à la pandémie suivante. La recombinaison de virus animaux et humains est un fait banal et récurrent dans l’histoire. C’est la séparation biologique entre animaux et humains qui est stupide. Cfr l’intéressant livre de Carl Zimmer : « Planète de virus »

F.V. Cette crise n’est-elle pas une opportunité pour s’interroger face à la fragilité de notre mode de vie, notre façon de consommer, de nous déplacer ?

I.L. Le fait que les gouvernements de nombreux pays aient déclaré le confinement d’environ la moitié de la population mondiale, et qu’ils aient été obéis, est absolument inouï. C’est la preuve flagrante qu’il est possible d’agir et que cela impose des modes de vie très différents. La pression pour la relance de l’économie est colossale, mais la question de quelle économie n’est pas abordée dans les JT que j’ai pu entendre. N’est diffusée que de l’émotion pour, par exemple, les malheureux employés de compagnies aériennes qui perdent leur boulot. Préparation de l’opinion publique à un nouveau sauvetage des sociétés privées par l’état ?

F.V. A votre avis, cette crise pourrait-elle déboucher sur une gestion plus respectueuse de notre planète ?

I.L. Il faut dire clairement ceci : les actionnaires prêtent de l’argent à des sociétés privées pour développer leurs activités. Le risque pris par ces prêteurs-actionnaires est compensé par les dividendes qui leur sont distribués chaque année lorsque tout va bien. Lorsque cela va moins bien et que le risque s’avère réel, la règle du jeu veut que les actionnaires perdent leur mise. Mais une nouvelle règle est instillée dans l’opinion : l’argent public, c-à-d celui des contributions des citoyens, doit éponger les pertes des actionnaires avec l’antienne « Il faut sauver les banques, ou les compagnies aériennes, ou …, pour éviter les pertes d’emplois, la récession, etc.. » C’est un chantage sur le mode « face je gagne, pile tu perds ». Insupportable. C’est l’éternel mode opératoire du capitalisme : internalisation des profits, externalisation des coûts, au prix de la destruction accélérée du monde.

F.V. En tant que géographe, passionnée par les questions environnementales, quelles seraient vos attentes pour l’après covid 19 ?

I.L. Quelques groupements d’EP proposent animations et autres forums sur internet sur ces questions essentielles de société. Ils sont suivis par quelques motivés, souvent les mêmes personnes, tandis que les groupes face-book ou autres d’apéros virtuels totalisent des millions de vues. Alors ? Personnellement, j’ai infiniment apprécié le calme suite à l’arrêt de la plupart des moteurs sur route ou dans les airs. L’écoulement fluide du temps avec un agenda vide. Le bonheur d’être dehors dans la nature par un printemps lumineux, chatoyant de fleurs et de chants d’oiseaux. Ce monde est si beau et il est si menacé ! Que faut-il pour continuer à y vivre simplement ?

F.V. Pensez-vous que cet épisode douloureux pourrait déboucher sur une société plus solidaire ou, au contraire, ces inégalités sociales risquent-elles d’être malheureusement exacerbées par la crise ?

I.L. L’après-crise sera plus que la somme des actes de chaque personne, et bien que encore en démocratie, chaque personne n’a pas le même poids dans notre société. Mais nous avons tous le pouvoir de réagir ou de nous taire, d’agir ou de ne rien faire. Quelle société voulons-nous ? Celle d’avant la crise avec de l’argent, de la vitesse, de la consommation et de la croissance continue promise à tous et qui profite à très peu ? Ou une société plus égalitaire qui organise la satisfaction des besoins réels des vivants, tant humains qu’animaux, végétaux et autres dans la durée ? J’opte pour la seconde et le dis. Cette crise est une première semonce, les suivantes seront toujours plus dures. Elle est déjà insupportable dans les bidonvilles de Calcutta et d’ailleurs. Et lorsque je chausse les lunettes du genre, je suis profondément révoltée. J’éprouve une colère et une tristesse immense face au gâchis structurel si vieux dans l’histoire des sociétés mondiales. Le fond patriarcal infecte tout et il est grand temps de le traquer partout.

F.V. Cette crise pourrait-elle alimenter de nouveaux projets ? Quels sont vos projets pour la rentrée post confinement de votre bibliothèque de Trois-Ponts ?

I.L. Nous commencerons par organiser un « takeaway », puis un retour progressif à la normale, en respectant les consignes de sécurité et en harmonie avec le réseau. Les animations reprendront supposément en septembre, avec des modifications pour certaines.

Propos recueillis par Françoise Vanesse avril 2020

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