• Le regard de Didier Peeters, responsable et gérant de la librairie « La Licorne » à Uccle.

  • Rencontre en reconfinement, 19 novembre 2020

  • 16 décembre 2020, par Françoise Vanesse

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  • Cette période de reconfinement s’ancre dans un contexte particulièrement difficile pour les secteurs culturels et associatifs. Très heureusement, les librairies et les bibliothèques, considérées comme des services essentiels, permettent à une partie du secteur, déjà fort fragilisé lors de la première vague, de peu à peu se redéployer. Des observateurs originaires de la sphère du livre et de l’associatif ont très aimablement répondu à notre invitation et ont accepté de s’exprimer sur ce contexte particulier, vecteur de fragilités mais également de positives initiatives.

F.V. Récemment, vous avez envoyé une newsletter à l’ensemble de vos lecteurs dans laquelle vous vous félicitiez de l’ouverture des librairies pendant ce deuxième confinement. Ce message était particulièrement empreint d’une certaine émotion. Pourriez-vous nous le rappeler…

D.P. « Vous le saviez déjà mais c’est désormais officiel et imprimé noir sur blanc dans le Moniteur belge : LIRE est essentiel et les libraires, qui assurent le gué entre les deux rives occupées par l’auteur et le lecteur qui se cherchent, sont eux aussi des passeurs essentiels. Si cette épidémie gluante qui semble s’étirer à l’infini a révélé au grand jour quelque chose que l’on devinait déjà, c’est bien que le savoir et la réflexion nous sont aussi indispensables pour vivre que l’eau et le pain. »

F.V. Comment avez-vous traversé la période du premier confinement et quelle est votre situation à l’heure actuelle ?

D.P. La période du premier confinement fut, je l’avoue, très préoccupante d’autant plus que « La Licorne » a vécu des moments particulièrement difficiles financièrement il y a quelques années. Néanmoins, nous sommes actuellement satisfaits car notre chiffre d’affaires, en augmentation de 15 à 20% par rapport au premier confinement, a bien redémarré. Je pense qu’il y a une conjonction de facteurs qui font que nous vendons relativement bien. Tout d’abord, je suis persuadé que les gens qui sont bloqués chez eux en ont parfois marre de leur contact avec leurs réseaux sociaux, leur ordi, leur télétravail et qu’ils ont un réel besoin de retrouver ce rapport tactile et apaisant avec le livre et le support papier. Enfin, au vu de notre implantation dans une commune plus ou moins aisée, certains de nos clients voient leur pouvoir d’achat accru car leur budget est amputé de différentes sorties ou vacances et, dans ce contexte, se faire plaisir avec des livres leur apparaît comme essentiel.

F.V. Cette autorisation d’ouverture pour les librairies et les bibliothèques ne concerne néanmoins pas les autres secteurs culturels…

D.P. Il est vrai que nous nous sentons vraiment privilégiés ! Et, quand on réfléchit à cela, on se dit que le gouvernement aurait pu aussi ménager les autres acteurs de la culture et aurait dû les inclure dans les mêmes mesures que celles des libraires. En tout cas, je pense qu’ils auraient bien mérité, eux aussi, de bénéficier de la même appellation et être considérés comme « essentiels » d’autant plus qu’ils avaient fait d’énormes aménagements et sacrifices en matière de mesures sanitaires.

F.V. Une récente enquête menée en France par l’Institut GFK et diffusée à l’occasion des RNL (Rencontres Nationales des Libraires) l’été dernier, révèle que le secteur des petites librairies proches de leurs usagers aurait relativement bien résisté à la crise et ce, grâce notamment à leur statut de proximité. Cette tendance s’observe-t-elle également chez vous ?

D.P. Il est clair que le local sort gagnant de la crise, en tout cas dans notre cas ! Avant le confinement, certains lecteurs se rendaient dans de grandes enseignes comme la FNAC et, vu leur mobilité réduite, ils se tournent davantage vers les petits commerces de proximité. Concrètement, nous avons de nouveaux lecteurs depuis la crise et le confinement ! Des gens qui disent « Ah, on ne vous connaissait pas, mais c’est bien chez vous, et quel choix vous avez ! » Et puis on assiste, je pense, à tout ce mouvement d’opinion qui en a assez de Jeff Bezos et de donner son argent à des gens qui ne paient pas d’impôts, ni au niveau national, ni au niveau transnational. Donc, en résumé, nos fidèles clients nous supportent et ont, pour certains, un budget élargi et, d’autre part, nous avons de nouveaux clients !

F.V. Des lecteurs français qui ne sont pas logés à la même enseigne ?

D.P. Oui, c’est terrible mais il ne faut pas oublier que nous sommes concernés car s’il y a des fermetures de librairies en France le circuit du livre va être impacté et il y aura des répercussions pour nous en Belgique. En effet, plus que jamais au mois de décembre, nous avons besoin de fluidité car les stocks se vident rapidement et il faut que les commandes suivent. Mais je suis persuadé que le gouvernement français va changer de cap au niveau de l’ouverture des librairies…

F.V. Plus que jamais la créativité semble une belle arme pour surmonter les épreuves. A « La Licorne », vous ne manquez pas d’idées et concoctez un programme original pour les fêtes ?

D.P. Oui, nous devons être créatifs. Tout d’abord, pour la Saint-Nicolas, nous proposons des commandes de dédicaces d’auteurs et d’illustrateurs belges. Enfin, on se demandait ce que l’on allait faire pour les fêtes étant donné que le mois de décembre est le plus important pour les libraires. Après cette première série de dédicaces pour St Nicolas, nous allons axer notre action de Noël sur la promotion de certains auteurs belges dont la sortie des livres a quelque peu été occultée suite à la crise. Je pense également à cette très intéressante BD, « Un cœur en commun » qui retrace l’histoire de la sécurité sociale en Belgique et qui s’adresse aux jeunes. Ces livres ont besoin d’un éclairage particulier et, en tant que libraires, nous sommes là pour allumer les étincelles…

F.V. La médiation et la créativité : deux valeurs plus que jamais fondamentales pour les passeurs de « la Licorne » ?

D.P. Oui, c’est en effet une façon de travailler qui nous est chère et constitue le terreau de notre façon d’envisager nos missions ainsi que celle des fondateurs de la librairie. Personnellement, ma plus grande frustration liée à cette pandémie a été de devoir renoncer à l’accueil des auteurs. Ces moments sont pour notre librairie des pages importantes. Je n’ai pu faire que deux rencontres cette année, en février avec l’historien israélien Yishaï Sarid pour son livre paru chez Actes Sud intitulé « Le monstre de la mémoire », et en septembre, entre les deux vagues, avec Franck Bouysse pour son roman « Buveurs de vent ». C’est trop peu. En ce qui concerne notre mission de passeurs, je tiens à souligner que nous la perpétuons également via notre collaboration avec Deborah Damblon, qui porta longtemps la Licorne sur ses épaules et qui nous prête encore sa voix et sa générosité par sa participation active à l’émission radio hebdomadaire « La librairie francophone ».

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