• Le regard de Colette Nys-Mazure, écrivaine et enseignante de lettres émérite.

  • Rencontre en confinement

  • 14 juillet, par Françoise Vanesse

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  • Le secteur de la culture, entre autres, a été particulièrement impacté par cette crise sanitaire et la période de confinement. Des bibliothécaires, auteurs et acteurs culturels ont très aimablement répondu à notre invitation et ont accepté de s’exprimer sur cet événement. Quels regards portent-ils sur cet épisode inédit ainsi que sur les dysfonctionnements sociétaux que cette crise a instaurés ou a mis en lumière ? Quelle est leur utopie pour une société résiliente « post-Covid-19 » ?

F.V. Voici maintenant un mois que nous vivons cet épisode de confinement inédit pour la plupart d’entre nous. Comment le vivez-vous et quelles sont les réflexions, les éventuelles réminiscences qu’il suscite ?

C.N-M. Je revis les nuits d’enfance dans la tranchée creusée par mon père dans notre jardin, lors des bombardements sur Wavre : ne pas bouger, ne pas savoir quand on sortira et ce qu’on retrouvera ou pas ; partager avec les voisins ce confinement anxieux. Je repense aux épisodes d’immobilisation longue après différentes interventions chirurgicales, la dépendance corollaire, les découvertes, les rencontres de qualité.
Au début du confinement, j’ai éprouvé une sorte de soulagement, de plaisir d’un temps affranchi des obligations immédiates, mais, au bout de cinq semaines, pèse notamment le fait ne pas embrasser les miens dont l’arrière-petit-fils que les vidéos me montrent en vive croissance.
Les informations, parfois les infox, en boucle me hérissent et je les regarde peu par hygiène mentale.
Je lis et j’écris moins que je ne l’espérais. Par contre, j’ai entrepris de grands travaux de rangement, tri et don de mes livres. J’ai fait le clair dans six bibliothèques vouées au roman, à l’essai, à la poésie, à la Belgique, à la littérature étrangère, aux livres d’art… mais il m’en reste encore autant, assez inclassables. Je dépose des sacs sur les seuils voisins mais les caisses de livres encombrent la plus vaste pièce de la maison. Ce travail provoque une remontée dans l’aventure de ma vie, une prise de consciences des amis disparus. Parfois le sentiment de Vanité des vanités.

F.V. Certains, dont l’écrivain Erri de Luca, interrogé récemment par le « Nouvel Obs », voient dans cette crise un juste retour aux valeurs essentielles. Que pensez-vous de cette thèse ?

C.N-M. Si j’ai lu la plupart des livres d’Erri De Luca que j’admire, je n’ai pas eu accès à cet article. Je cherche la voie étroite entre sécurité et liberté, prudence et intrépidité, égalité des droits et différences individuelles. J’ai apprécié la conversation avec Sylvain Tesson et celle avec Wajdi Mouawad, publiées par dans le magazine « La Vie » (n.3894 du 16 au 22 avril)

F.V. Alors que certains jeunes ont la chance de pouvoir rester dans un processus d’éducation, d’autres restent plus isolés et en manque de repères ? En tant qu’enseignante à la retraite, que vous inspire cette situation ?

C.N-M. A travers mes amis et enfants enseignants, je peux voir plusieurs cas de figure :
- le travail accru tant pour enseigner par écran interposé aux dépens des stages et activités pratiques que pour évaluer les compétences.
-  la discipline personnelle nécessaire aux élèves et étudiants pour s’imposer un travail soutenu.
Le cadre familial et l’accompagnement jouent un rôle non négligeable et risquent de creuser les écarts.

F.V. Cette crise ne ravive-t-elle pas le caractère particulièrement inégalitaire de notre enseignement et de notre société de façon générale ?

C.N-M.  Sans aucun doute car les parents dits cultivés peuvent aider efficacement leurs enfants à rester à un bon niveau scolaire alors que, dans des logis surpeuplés, autour de parents en télétravail, il sera bien plus difficile d’accompagner ses petits. De même pour la maîtrise des temps accordés aux écrans quels qu’ils soient, le respect des rituels quotidiens, la persévérance…

F.V. Dans nombreux de vos écrits et de vos poèmes, on constate une indéfectible confiance dans les ressources des individus et leurs capacités de résilience. Alors que certains envisagent l’après Covid-19 de façon optimiste, d’autres font état d’un scénario plus pessimiste avec un retour à un fonctionnement sociétal inchangé, que ce soit au niveau économique ou environnemental. Quel est votre regard ?

C.N-M.  Je ne suis pas naïve : la crise économique est et sera telle qu’il sera impossible de revenir à l’avant comme si rien ne s’était passé. Beaucoup de personnalités fragiles seront ébranlées (les appels de nuit aux postes téléphoniques de garde en témoignent), des familles et des couples confinés risquent d’exploser.
Mais marcher au lieu de prendre systématiquement la voiture ; aller s’alimenter au plus proche et au plus local, artisanal ; respecter les distances et mesurer la chance d’un embrassement fort et vrai au lieu d’être des distributeurs automatiques de baisers ; cuisiner au lieu d’acheter du tout préparé pour « gagner du temps » etc. vont peut-être laisser des traces durables.
Par contre je suis émerveillée de l’inventivité de mes proches – notamment cette maison où cohabitent de jeunes musiciens qui créent ensemble et nous postent leurs vidéos- et des étrangers tel ce jeune étudiant allemand qui a mis au point une application d’aide personnalisée permettant aux élèves de trouver un étudiant prêt à répondre à leurs questions. Je souris de recevoir le livre que je cherchais déposé par la libraire à vélo.

F.V. Vos écrits portent une attention particulière à la quête d’un sens trop souvent occulté, notamment, par notre hubris consumériste. Cette crise serait-elle une opportunité à saisir pour renouer avec un mode de vie davantage ancré dans des valeurs humanistes ?

C.N-M. J’ose l’espérer car le risque serait de nous précipiter, de réadopter nos anciennes conduites. Je veux croire que la cure de silence, de vide d’activités extérieures nous aura rendu la saveur de la vie intérieure, le désir de relations pas seulement virtuelles mais très charnelles, une envie de bain dans la nature et la saveur des relations vraies. Contre les habitudes consuméristes, un déplacement résolu des valeurs. Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ? Il serait nécessaire d’engager une réflexion autour des changements à apporter grâce à notre ingéniosité et aux moyens de pression possible : on voit bien que lorsqu’il s’agit de la peur de la contagion, on trouve des solutions pour les SDF ou les réfugiés contaminés …qu’en restera-t-il lorsque le risque sera passé ? Quelle forme de tourisme, de vacances, inventerons-nous ? Vaste chantier.

F.V. Quelles sont les évocations littéraires, passées et plus récentes, que vous avez envie de mettre en lien avec cet événement ?

C.N-M. Elles remontent au Déluge, aux grandes pestes décrites par Thucydide (Athènes), Boccace (Florence), Defoe (Londres), Manzoni (Milan) avant Camus, Giono, Patrick Deville.
Aux films nés d’un roman tel « Le Hussard sur le toit » de Giono ou "La Route" de Colum McCarthy même si dans ce dernier il s’agit d’un autre cataclysme.
Aux peintures éloquentes de nombreux artistes dont "La Peste à Tournai en 1092", de Louis Gallait.
Aux chansons comme celle de Claude Nougaro "Il y avait une ville, il n’y a plus rien" dont le titre m’échappe.
Cette récurrence interroge. Les humains sont hantés par ces catastrophes, leur donnent forme artistique pour les fixer, les conjurer, ne pas les oublier mais nous sommes distraits, ailleurs et le rouleau compresseur du temps passe.
De ce point de vue-là, j’aime "Ecoutez nos défaites" de Laurent Gaudé que j’ai écouté en audio-livre.

F.V. Cet épisode va-t-il renouveler cette « attention vive » qui constitue le terreau de votre création et inspirer de nouveaux textes voire de nouveaux projets ?

C.N-M. J’en suis certaine mais sans savoir encore comment je donnerai forme à cette masse informe. Je fais confiance à cet humus, ce terreau. J’attends que surgisse l’imprévisible.
D’une certaine manière les Fleurs de funérailles, cette aventure humaine à laquelle nous a conviés notre poète national Carl Norac, en est déjà une ébauche.

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