• Le Prix Siloë-Pèlerin 2013

  • 6 janvier 2014, par Françoise Vanesse, Sylvie Hendrickx

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  • En octobre dernier, la bibliste Anne Soupa, également journaliste bien connue pour son combat en faveur de la dignité des femmes au sein de l’Eglise et initiatrice notamment du « Comité de la Jupe »(1), recevait le Prix Siloë-Pèlerin pour son ouvrage « Dieu aime-t-il les femmes ? »(2). En compagnie de Brigitte Hardy, ancienne responsable de la librairie « Siloë » de Liège, nous avons essayé de mieux cerner le message fondamental diffusé par l’auteure à travers cet ouvrage au titre un peu provocateur…

Voici déjà douze ans que le Prix Siloë est attribué par le groupement du même nom qui rassemble une soixantaine de librairies spécialisées dans le domaine religieux. Depuis trois ans, le parcours de ce Prix a connu un léger tournant en voyant les journalistes du magazine Pèlerin rejoindre l’équipe des libraires pour le décerner. Dans sa forme actuelle, ce Prix vise à récompenser un livre, paru dans l’année, qui traite de questions anthropologiques fondamentales. Le sujet ne doit donc pas être exclusivement religieux mais entend aborder plus largement des questions sociétales ou humaines essentielles. C’est ainsi que ce Prix récompense un auteur (jamais un collectif) pour un ouvrage marquant qui fera date, un ouvrage destiné à faire partie du fonds d’une librairie. En 2012, c’était le théologien Dennis Gira, qui était récompensé pour son livre Le dialogue à la portée de tous… (ou presque)(3), l’année précédente, l’essai économique d’Elena Lasida Le goût de l’autre : La crise, une chance pour réinventer le lien (4)… Ces deux exemples illustrent bien l’une des priorités de ce Prix : mettre en avant des livres « large public », accessibles à toute personne qui, sans avoir de grande formation théologique, se pose des questions fondamentales et sociétales en rapport avec l’être humain et sa place dans la société.

Précisément, c’est bien de place dont il est question dans l’ouvrage d’Anne Soupa : celle des femmes dans l’Eglise. En quoi ce livre apporte-t-il un regard neuf sur la question, pourtant loin d’être récente, de la place de la femme au sein de l’Eglise ?

B.H. Anne Soupa réalise une approche tout à fait nouvelle de cette question en partant de la dimension fondamentale du lien avec Dieu : Dieu aimerait-il plus les hommes que les femmes ? Favoriserait-il davantage les hommes puisque ceux-ci occupent la tête de son Eglise ? Et surtout, partant de là : l’Eglise aime-t-elle les femmes comme Dieu lui-même les aime ?

Comment l’auteure construit-elle son argumentaire ?

B.H. Elle nous offre une plongée tout à fait passionnante à travers les siècles d’histoire de l’Eglise mais également au cœur de la Bible. Pour commencer, elle se penche sur les textes de la Genèse dont les exégètes, longtemps exclusivement masculins…, ont tiré une interprétation complètement erronée de la position de la femme par rapport à celle de l’homme. En effet, jusque dans des textes très récents du Magistère, on retrouve l’idée que la femme créée après l’homme et issue de lui aurait une vocation bien déterminée assujettie à celle de l’homme : être son aide, sa compagne, sa moitié... Or, une lecture attentive des termes de ce passage biblique permet à Anne Soupa une toute autre interprétation : ce ne serait pas l’homme masculin qui se serait endormi pour se réveiller au côté d’une compagne sortie de lui mais bien l’Homme, personne humaine indéterminée, que Dieu aurait plongé dans le sommeil pour en tirer en même temps l’homme et la femme. Deux êtres que la Genèse présenterait donc comme voulus par Dieu à la fois égaux et différents : deux versants d’une même humanité.

Comment l’auteur envisage-t-elle nos différences ?

B.H. Selon Anne Soupa, ce qui importe aux yeux de Dieu, c’est notre nature humaine bien plus que notre genre. L’homme comme la femme, marqués dans leur humanité par l’incomplétude, sont appelés à se réaliser dans ce qu’ils sont en tant qu’être unique. Cet accomplissement de soi se voit cependant rendu difficile par la multitude des stéréotypes dans lesquels nous baignons et que véhiculent notre société depuis des siècles concernant le masculin et le féminin, le premier dominant bien souvent le second.

Quelle est sa position par rapport à la théorie du « Gender » ?

B.H. Anne Soupa rejoint partiellement la théorie du Gender en attirant l’attention sur le fait qu’on attribue au féminin trop de qualités spécifiques et de stéréotypes qui finalement ne sont que des constructions de notre culture et de notre société. Cependant, la théorie du Gender se veut plus radicale. Selon elle, toute détermination masculine ou féminine sans exception serait de l’ordre de la construction culturelle, ne laissant ainsi aucune place aux différences biologiques. La Genèse quant à elle met en scène une différence entre le féminin et le masculin dès les origines de l’humanité. Mais sur le contenu précis de cette différence, la genèse ne dit pas un mot, il reste ouvert. Pour l’auteure, une chose est de reconnaître qu’il existe de grands traits plutôt propres au féminin, autre chose est d’enfermer les êtres dans des classifications réductrices. L’Eglise en tant qu’institution serait selon elle en plein dans cette vision « enfermante » de la femme et s’éloignerait en cela de l’esprit de ses textes fondateurs.

Créativité et débat : deux maîtres mots dans cet ouvrage ?

B.H. Cet ouvrage invite effectivement clairement au débat non seulement parce qu’il soulève pas mal de sujets qui sont sources de discussion au sein de l’Eglise que ce soient le sacerdoce des femmes, le célibat des prêtres… mais bien plus encore parce que l’auteure nous invite à une nouvelle vision de nos différences et à prendre de la liberté par rapport aux stéréotypes qui nous habitent. Là réside le véritable appel à la créativité de cet ouvrage. Créativité à mettre en oeuvre pour devenir chacun en fidélité à nous-mêmes ce que nous devons être mais aussi créativité dans la place à prendre par les femmes au sein de la vie de l’Eglise. Ce qui importe ce n’est donc pas tant de révolutionner le fonctionnement de l’Eglise que de réfléchir et de faire débat sur une plus grande prise en compte de la parole des femmes en son sein. Si l’humanité est formée de deux versants marqués par la différence, n’est-il pas plus que dommage de se priver de la parole de l’un d’entre eux ?

Des critiques concernant cet ouvrage ?

B.H. Peut-être son incomplétude ? De nombreux sujets fondamentaux y sont évoqués de manière un peu rapide et superficielle, voir polémique. Le sacerdoce des femmes, l’homosexualité, la théorie du Gender… on pourrait croire qu’Anne Soupa en fait le tour mais ce sont de graves questions qui mériteraient davantage de déploiement. De même, on en vient parfois un peu rapidement à l’idée que les femmes doivent tenir le même rôle que les hommes. Or l’essentiel du combat ne consiste pas à « prendre la place de » mais plutôt à être soi, à se réaliser… Ceci dit un livre ne peut pas tout couvrir, il s’agit toujours d’un jet lancé et celui-ci a le mérite de nous interpeller, hommes et femmes, sur nos idées reçues.


(1) Le Comité de la jupe : En réaction aux propos malheureux du Cardinal André Vingt-Trois en 2009 sur les ondes de Paris Notre-Dame au sujet de la lecture par les femmes au sein de la communauté de fidèles « le tout ce n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête », l’auteur et sa consœur Christine Pedotti ont fondé « Le comité de la Jupe ».
(2) SOUPA Anne, Dieu aime-t-il les femmes ?, Médiaspaul, coll. « Débats », 2013.
(3) GIRA Dennis, Le dialogue à la portée de tous… (ou presque), Bayard, 2012.
(4) LASIDA Elena, Le goût de l’autre. La crise : une chance pour réinventer le lien, Albin Michel, 2011.

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