• Avec Laurence Bertels : Confiance et éclosion

  • 8 avril 2014, par Françoise Vanesse, Sylvie Hendrickx

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  • Critique littéraire à la Libre Belgique depuis 1992, Laurence Bertels se promène dans le paysage de l’écrit tantôt en journaliste, animatrice d’ateliers d’écriture et formatrice. Dernièrement, elle vient de baliser son itinéraire d’une nouvelle étape en laissant éclore son désir d’écrire un roman, "La solitude du papillon" paru aux éditions Luce Wilquin. Passionnée infatigable, Laurence Bertels nous entretient de son travail d’écriture personnel et de sa démarche de médiation et de transmission, guidée par la générosité et la profonde confiance dans les ressources créatrices de l’être humain. Elle souligne également l’important dialogue qu’elle noue avec la littérature de jeunesse, emblème d’un chemin en quête de sens et d’émotions…

F.V. Les chemins de l’écriture sont particulièrement nombreux et divers. Vous avez la chance de pouvoir vous promener dans le paysage de l’écrit, tantôt en journaliste, tantôt en romancière ou animatrice d’ateliers d’écriture. Quel est celui qui vous correspond le plus ?

L.B. J’aime chacun de ces chemins mais je citerais en premier celui de romancière qui était en moi depuis très longtemps et qui vient à peine d’éclore. A vingt ans, déjà, je me disais que j’écrirais un jour un roman. Ensuite le temps m’a souvent manqué et j’ai vécu normalement et sans frustrations car le journalisme me passionne. Mais après quarante ans, je me suis dit « voilà un projet que je n’ai pas réalisé ! » Il a alors sans cesse grandi en moi comme une obsession. Et même si mon premier roman vient de paraître, ce projet demeure présent et je poursuis ce travail et ce désir d’écriture romanesque.

F.V. Vous êtes journaliste de formation. Avez-vous toujours été davantage attirée par le journalisme écrit ?

L.B. Oui, l’aspect création dans l’écriture a toujours été très important pour moi mais mon écriture journalistique et mes motivations ont évolué avec le temps. A mes débuts, j’avais envie de faire de très belles phrases, de bien rédiger. Aujourd’hui, ce qui m’anime le plus dans mon métier, c’est mon rôle de médiateur, le vrai sens du média : me situer entre la source d’information et le lecteur. Mon objectif aujourd’hui est donc d’abord d’apporter l’information, avec rigueur.

F.V. Le roman est peut-être davantage le lieu qui permet de replacer votre expression personnelle à l’avant-scène ?

L.B. Oui, peut-être, mais en même temps, c’est plus complexe que cela. Je crois plutôt que mon envie d’écrire est venue très naturellement du fait de ma passion pour la lecture et l’écriture. Ecrire apporte une autre dimension à la vie. J’ai vécu les choses par étape : se mettre à écrire, construire une histoire, voir si on arrive au bout de cette histoire, puis écouter les premiers lecteurs qui partagent leur opinion. Cette dernière partie du travail est capitale car les échanges ont atténué le doute qui me talonnait. De nombreuses personnes m’ont dit qu’elles se sont attachées aux personnages. C’est précisément cette sensation que je recherche dans la lecture. Peut-être ai-je simplement écrit le livre que j’avais envie de lire ?

F.V. Un premier roman aux Editions Luce Wilquin, c’est une belle reconnaissance quand on connaît l’exigence que cette éditrice porte à ses publications.

L.B. C’est effectivement une éditrice entière, sans compromis, qui n’édite pas de livres qui ne correspondent pas à ses attentes. De plus, à côté de cette exigence littéraire, je trouve que l’image de la maison d’édition est très soignée au niveau des couvertures, de la qualité du papier, de l’objet livre. Elle reçoit mille manuscrits par an et en édite vingt. La porte est donc étroite !

F.V. Par quel biais avez-vous rencontré la littérature de jeunesse ?

L.B. Mon travail de critique jeunesse a débuté par le théâtre jeune public. Ensuite, la rédaction a souhaité étendre ses articles à toute la culture « Jeune public » et je me suis alors tournée vers les autres formes d’expression : expos, musique, littérature. C’est à ce moment-là que j’ai véritablement commencé à m’intéresser aux auteurs jeunesse.

F.V. Pouvez-vous nous partager quelques références qui vous ont, à ce moment, particulièrement touchée ?

L.B. D’emblée, je citerais, Lily au Royaume des nuages, un des premiers livres de Kitty Crowther ; Ernest et Célestine et Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame. Je pense aussi bien évidemment à des auteurs comme Mario Ramos, Jeanne Ashbé ou Tomi Ungerer avec l’album Otto que j’adore. Aux côtés des albums, il y a aussi des romans jeunesse qui m’ont fort marquée comme Lettres d’amour de zéro à dix de Susie Morgenstern, un roman clé pour moi et puis Le livre qui dit tout de Guus Kuijer, un Hollandais qui a eu le Prix Astrid Lindgren, un livre vraiment fort…

F.V. Comment définiriez-vous un bon livre ?

L.B. Je crois que c’est le livre qui parvient à me toucher. Il faut qu’il soit sincère et authentique. Si je sens que c’est fabriqué, ça ne me plaît pas. Je suis très attentive également aux illustrations mais, elles aussi, doivent me procurer de l’émotion, je ne parle pas de sensiblerie mais des émotions au sens large comme l’humour par exemple.

F.V. Quel regard portez-vous sur le secteur de littérature de jeunesse à l’heure actuelle ?

L.B. Je pense que, comme pour l’ensemble des arts, nous sommes à une époque qui n’est pas très politique, très engagée, ni très « confrontante ». On est plutôt dans quelque chose de confortable. Il y a eu des périodes plus audacieuses avec Tomi Ungerer par exemple, ou Maurice Sendak. Je dirais que l’innovation provient plutôt du graphisme qui revêt, aujourd’hui, une très grande importance. Mais, paradoxalement, autant il y a là innovation, autant on remarque des productions un peu « vintage » qui marquent aussi un retour en arrière. Sans doute un paradoxe de notre époque ?

F.V. Au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles, percevez-vous une évolution positive dans la reconnaissance de la littérature de jeunesse ?

L.B. Oui, je pense que l’engagement est là et qu’il est important. Ils font beaucoup pour les artistes. Il y a un bouillonnement qui n’existait pas avant : un site, un lieu comme le Rouge-Cloître qui fait d’intéressantes expositions. La littérature de jeunesse est mieux connue et reconnue qu’avant. Les Belges comptent. Les Français sont par exemple toujours contents de voir les journalistes belges parce qu’ils se rendent compte qu’en Belgique il y a de vrais articles sur la littérature jeunesse. Ce qui n’est pas le cas en France où les journalistes remettent bien souvent des communiqués et où ce ne sont pas des professionnels qui couvrent ce domaine.

F.V. Les journaux sont en effet un excellent moyen de guider le chemin. Vous prenez en charge notamment les critiques en littérature de jeunesse. Disposer d’une telle rubrique vous semble-t-il une grande chance à l’heure actuelle où la presse connaît une importante crise de lectorat.

L.B. C’est en effet un privilège et je suis reconnaissante envers mon journal d’accorder cette importance à la jeunesse. Bien entendu, je fais d’autres choses au journal : le cirque contemporain, le théâtre adulte… et je travaille à temps partiel donc finalement la littérature ne me prend que quelques heures par semaine. Quoi qu’il en soit, qu’un journal permette à une journaliste de s’occuper principalement de la culture jeunesse est formidable. C’est une volonté et je crois qu’elle est intelligente car le lectorat de La Libre le demande.

F.V. Vous semblez confiante par rapport à la politique de votre journal. Mais de façon plus générale, comment voyez-vous l’évolution de la presse à l’heure actuelle au sein de l’importante mutation que connaissent les différents médias d’information ?

L.B. Je suis inquiète par rapport à l’avenir de la presse écrite qui reste quand même fortement menacée au sein de cette importante mutation. Le tirage de beaucoup de quotidiens est en baisse. On gagne bien sûr d’autres lecteurs sur Internet mais il faut être conscient que la version papier et la version électronique ne présentent pas le même contenu. La libre.be est un tout autre journal, avec un autre rédacteur en chef. Il y a des articles qui sont les mêmes, d’autres pas du tout. C’est trompeur. Ma rubrique jeunesse par exemple ne va pas forcément se retrouver sur La libre.be. C’est la logique du clic qui va décider du contenu. Dans la culture, on va donc plutôt privilégier la télévision et la culture de masse. Ensuite le sport, les faits divers. Ce n’est pas la même philosophie. Et ce n’est pas non plus la même lecture.

F.V. Ces derniers mois, pouvez-vous citer un voire deux événements qui furent particulièrement marquants dans le domaine de la littérature de jeunesse ?

L.B. Malheureusement, il y a eu le décès de Mario Ramos, un véritable coup de tonnerre. J’avais eu l’occasion de le rencontrer, c’était un artiste authentique et engagé qui réalisait des livres très intelligents avec la particularité de proposer un double discours, une analyse critique de la société et qui parlait aussi bien aux adultes qu’aux plus jeunes. Dans le registre positif, je citerais la sortie du livre J’aimerais de Ingrid Godon. Il s’agit de très étranges portraits d’enfants qui évoquent un peu l’esprit suranné de certaines anciennes photographies. Comme je suis très attirée par les expositions, les arts et notamment la photo, ce livre m’a comblée. D’autant plus que les textes poétiques de Toon Tellegen sont, eux aussi, percutants.

F.V. Venons-en à une partie de votre métier qui vous est cher, ce sont les animations d’ateliers d’écriture, avec des adultes mais également des jeunes. Quels objectifs poursuivez-vous ?

L.B. J’aime aller vers les autres pour susciter, pour être médiateur. Je crois beaucoup dans l’humain et pense que chacun a un talent qu’il faut révéler. Quand je reçois, à l’occasion de mes ateliers, des femmes, des ados ou des enfants, j’ai envie d’offrir une journée différente de celles du quotidien. Il y a un thème que j’aime beaucoup aborder avec les adolescents intitulé « Guerre et paix en littérature jeunesse » où je parle notamment de beaux livres photos pour la jeunesse. J’y vis parfois des choses vraiment belles. Je me rends compte aussi que ces ateliers permettent aux enseignants de voir leurs élèves dans un autre contexte et aux ados de se sentir moins solitaires dans leur écriture.

S.H. La solitude du papillon, le titre de votre roman, est très poétique. Peut-être fait-il aussi écho à cette solitude de l’écrivain que vous évoquez ?

L.B. J’ai trouvé ce titre à la fin, après plusieurs autres titres. Et je l’aime vraiment. La solitude est pour moi la thématique principale du livre. J’y parle de beaucoup de choses : le deuil, la séparation, les secrets de famille, la relation mère-fille… mais la solitude est au cœur de tout cela. « On est toujours seul » dit Clara adolescente à sa mère. Il s’agit pour moi du plus bel échange du livre. Maintenant est-ce qu’il s’agit de ma propre solitude, peut-être un peu…

S.H. Peut-être est-ce aussi celle propre à l’adolescence ? J’ai eu le sentiment en vous lisant que ce livre serait intéressant à faire lire en classe. Difficile cependant de décider s’il s’agit d’un roman pour adolescents ou pour adultes.

F.V. Effectivement, le personnage de Clara parle vraiment aux adolescents mais celui d’Isabelle, sa mère, a lui aussi beaucoup d’importance. De nombreuses femmes, me semble-t-il, aiment également beaucoup ce livre parce qu’elles se souviennent d’elles en tant qu’adolescentes mais peuvent aussi s’identifier en tant que mère. C’est peut-être l’une des forces de ce livre où j’alterne les points de vue des personnages : pouvoir approcher différentes intériorités et toucher la diversité de mes lecteurs.

S.H. Le personnage d’Isabelle relit Madame Bovary tous les dix ans. Y a-t-il des livres, des auteurs ou personnages qui vous accompagnent ainsi plus particulièrement ?

L.B. Oui, celui-là précisément. Mon roman n’est pas autobiographique mais cet élément l’est. Je relis en effet Madame Bovary tous les dix ans ! Les bons livres relus nous apportent toujours quelque chose de neuf…

S.H. C’est un plaisir d’auteur de mettre des petites touches de soi dans son roman…

L.B. Oui, tout à fait. Mais le plus grand plaisir vient des commentaires de lecteurs qui m’ont confié vouloir relire Madame Bovary où Stefan Zweig parce qu’ils sont évoqués dans mon livre. C’est fabuleux de pouvoir apporter aux gens cette envie de découvrir ou redécouvrir. C’est ce même désir qui anime tout mon travail de journaliste jeunesse.

Propos recueillis par Françoise Vanesse et Sylvie Hendrickx
Bruxelles, le 23 janvier 2014

Les coups de cœur artistiques de Laurence Bertels

• Un livre ?

… Pour changer un peu de Madame Bovary, j’ai envie de citer Cherchez la femme d’Alice Ferney. C’est brillant ! Il y a longtemps que je n’avais plus été marquée à ce point par un roman.

• Une musique ?

Le Salve Regina de Vivaldi. Lorsque je lis le soir, je peux l’écouter en boucle. C’est un véritable chef-d’œuvre qui reste mon favori depuis plus de vingt ans malgré de nombreux autres coups de cœur.

• Un film ?

J’ai revu Out of Africa dernièrement à la télévision. Quel film ! Il n’y a pas un mot de trop. Tout y est à l’économie : les phrases sont courtes et toutes importantes. Sans parler de l’interprétation et des points de vue, bien sûr. Il y a une phrase qui m’a particulièrement marquée. Lorsque Robert Redford demande à Meryl Streep s’il peut s’installer chez elle, elle lui répond : « Lorsque les dieux veulent vous punir, ils exaucent vos prières ». J’aime ce genre de dialogue.

• Une peinture ?

Il y en a tant... mais j’ai envie de citer Summertime de Edward Hopper pour sa luminosité, sa sensualité, sa nostalgie adoucie par l’attente, et ses accents cinématographiques, à la Hitchcock bien sûr.

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