• Avec Deborah Danblon, responsable de la librairie La Licorne à Uccle

  • 5 janvier 2015, par Sylvie Hendrickx

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  • Proximité et mobilisation
    Le 11 octobre dernier, l’équipe de la librairie La Licorne située à Uccle célébrait la parution d’un ouvrage au titre à la fois poétique et énigmatique : Un jour, une librairie. Les licornes obliques. Ce recueil peu ordinaire publié à l’initiative de la librairie rassemble les écrits inédits de non moins de septante artistes belges ! Le but avoué de cette démarche inhabituelle : solliciter les amoureux du livre pour aider la librairie à faire face à une situation financière délicate. Interpellée par ce projet revigorant et d’une grande créativité en temps de crises, nous avons rencontré Deborah Danblon, responsable de la librairie. Avec lucidité et dynamisme, celle-ci évoque pour nous les difficultés actuelles du monde de la librairie francophone mais également l’incroyable aventure humaine qu’a constitué la publication de ce recueil par La Licorne, ses projets et ses espoirs pour l’avenir.

S.H. Vous êtes responsable de La Licorne depuis un peu plus de huit ans. Quelles sont les grandes orientations actuelles de votre librairie ?

D.D. Mon mari et moi avons repris la librairie La Licorne en avril 2006 alors qu’elle était en faillite. D’emblée, nous avons voulu observer une certaine continuité vis-à-vis du travail de nos prédécesseurs car il s’agit d’une librairie de quartier inscrite dans le paysage culturel de la commune d’Uccle depuis 1982, et qui comptait bien sûr ses clients fidèles. Mais les orientations d’une librairie évoluent toujours naturellement en fonction de ses propriétaires, de leurs connaissances et intérêts propres. Par exemple, développer un rayon pour ados en plus du rayon jeunesse préexistant me tenait très à cœur car je souhaite être vigilante au rajeunissement de la population qui fréquente la librairie. C’est le gros changement que nous avons voulu apporter à La Licorne : une dimension plus jeune, plus conviviale, plus accessible à tous, tout en restant pointue. L’essentiel pour nous est que chacun puisse entrer et se sente à sa place à La Licorne : les très bons lecteurs qui étaient les clients initiaux de la librairie mais aussi les gens qui ont envie de s’acheter des livres tout simples.

S.H. Quelle vision avez-vous du panorama de la librairie francophone en Belgique ?

D.D. La librairie francophone est clairement en difficulté à l’heure actuelle. Ses problèmes viennent autant de la crise du livre que de la crise économique qui se conjuguent et changent les habitudes des consommateurs. A Uccle, nous sommes situés dans un quartier plutôt cossu et, malgré tout, nous remarquons que le panier de l’acheteur se réduit. Les gros lecteurs achètent moins souvent ou en moindre quantité, de même que les collectivités qui voient leur budget restreint. Je ne pense pas que nous ayons moins de clients, mais chacun achète un petit peu moins. Un exemple symptomatique : on ne nous a jamais autant demandé la date de sortie des livres au format poche !

S.H. Pensez-vous que le livre numérique joue un rôle dans la baisse des ventes de votre librairie ?

D.D. Cet impact est très difficile à mesurer. Le numérique est là, et même s’il ne décolle pas vraiment en francophonie jusqu’à présent, il est à l’horizon. A La Licorne, nous ne sommes pas très actifs dans ce domaine, non pas parce que nous n’y croyons pas mais plutôt parce que la vie de libraire aujourd’hui impose de gérer des priorités. Il aurait cependant été impensable pour notre équipe de ne pas nous associer à l’initiative du SLFB (Syndicat des Librairies Francophones de Belgique) qui a initié un groupement de vingt-sept librairies et propose un portail numérique global : librel.be. Depuis fin octobre, les lecteurs peuvent par ce portail acheter leurs livres numériques via la librairie de leur choix, donc éventuellement La Licorne. Il s’agit d’un choix motivé à l’évidence par attachement et fidélité envers sa librairie.

S.H. Et qu’en est-il des ventes de livres en ligne ?

D.D. L’impact négatif des ventes en ligne, et principalement d’Amazon, est davantage visible pour les librairies. Ces sites revêtent incontestablement une dimension pratique mais il faut avoir conscience qu’y recourir plutôt que d’aller chez son libraire, c’est faire un choix de vie, au même titre que manger du poulet en batterie par exemple. On creuse là un avenir que l’on ne souhaite peut-être pas pour nos enfants ! Nous avons reçu récemment un client fortement tourné vers les nouvelles technologies qui ne lisait qu’en anglais et commandait tous ses ouvrages en ligne. Cela pesait un peu sur sa conscience mais il était persuadé que nous ne pouvions pas lui procurer les livres qu’il recherchait et dont il nous a laissé une liste. Nous nous sommes ainsi rendu compte que nous pouvions tout lui fournir et aux mêmes prix que sur Amazon ! La seule différence réside dans le délai, un peu plus long pour certains ouvrages. Mais, même si nous vivons dans une société qui exalte le besoin de maîtrise et de possession immédiate, nous ne pouvons quand même lire qu’un livre à la fois ! Depuis, ce jeune client nous a confié qu’il a redécouvert la joie de l’attente, et du rendez-vous régulier à la librairie.

S.H. Vous avez fait paraître récemment un recueil d’inédits d’auteurs belges. Pourquoi cette démarche inhabituelle de la part d’une librairie ?

D.D. C’est la situation délicate de la librairie qui nous a amenés à cette démarche. Les revenus en librairie sont très cycliques, avec des mois plus creux que d’autres. Malheureusement, dans notre cas, nous devons compter avec des frais qui eux sont fixes puisque nous ne sommes pas propriétaires de nos murs. Nous étions dans une situation où nous ne voyions plus sur quoi rogner car avec cinq personnes, nous constituons déjà une équipe minimale pour une librairie indépendante de taille moyenne (200m2 sur deux étages). Que pouvions-nous faire d’autre ? Plusieurs librairies en France ont dernièrement fait appel au soutien de leur clientèle par le recours au crowdfunding (financement participatif). Nous n’avons pas voulu choisir cette option car nous avons conscience que chacun est déjà « sursollicité » à notre époque. D’autre part, nous ne voulions pas demander de l’aide sans rien offrir en échange. Nous avons donc décidé de faire ce que nous avons toujours fait, de l’artisanat, et de créer ce que nous aimions le mieux : un livre !

S.H. Comment avez-vous vécu cette aventure ?

D.D. Tout a été très vite ! Nous avons eu l’idée de ce recueil avec Danielle Nees, notre partenaire de Genèse édition qui en a permis la publication. Nous voulions créer un livre unique dans lequel un certain nombre d’auteurs belges raconteraient de façon libre leur plus beau souvenir de librairie. Pour Danielle Nees, le projet pouvait être viable à partir de vingt-cinq participations d’auteurs ou d’illustrateurs mais atteindre la cinquantaine serait idéal. En très peu de temps, quelques jours à peine, ce sont finalement plus de septante auteurs et illustrateurs qui ont répondu à notre courrier de sollicitation ! Et parmi eux de nombreuses pointures de la littérature belge : Pierre Mertens, Caroline Lamarche, Dubus... Cet attachement manifeste des professionnels du livre à la librairie a été très réconfortant. Ensuite, le public a lui aussi suivi très massivement avec plus de cinq cents souscriptions ! La grande surprise pour nous a été le rayonnement incroyable de notre action car le soutien est venu de partout : des habitués de la librairie mais aussi de Liégeois, Namurois, de Français, de Suisses… de gens qui n’ont jamais mis un orteil à la librairie ! La presse elle aussi s’est spontanément intéressée à notre démarche. Le sort des librairies interpelle… Et l’action continue puisque le livre, que nous avons tiré à mille exemplaires, est toujours disponible à la librairie.

S.H. Quels ont été les résultats de votre action ?

D.D. Notre action a été bénéfique à de nombreux niveaux. Premièrement par son aspect financier puisque, avec 40 000€ récoltés au moyen des souscriptions, la librairie n’est plus menacée dans l’immédiat ! Mais cette démarche a aussi permis un coup de projecteur sur les difficultés des librairies indépendantes en Belgique, la nôtre mais aussi celles de nombreux confrères. Cela a conscientisé le public qui ne se rendait pas toujours compte qu’un livre acheté ailleurs pouvait faire la différence pour nous. Une autre belle dimension que nous n’avions pas du tout anticipée, c’est l’appropriation de cet objet-livre par le public. Certains l’emportent avec eux à chaque rencontre littéraire où ils se rendent pour recueillir petit à petit les dédicaces de tous les auteurs rassemblés dans le recueil ! C’est très touchant pour nous d’apprendre que ce livre les accompagne et continue de rayonner…

S.H. Face à la crise, l’initiative et la créativité sont plus que jamais nécessaires ?

D.D. En effet, face à la crise, je pense qu’il n’existe pas de solutions toutes faites. Chaque libraire doit trouver en lui la solution qui lui convient pour développer la spécificité de sa librairie sans avoir le sentiment de perdre son âme. Pour cela, certains vont vendre les produits de producteurs locaux, d’autres vont développer un rayon jouets ou loisirs créatifs… Comme l’opération autour du livre Un jour, une librairie ne nous met que provisoirement à l’abri du besoin, l’équipe de La Licorne a elle aussi été amenée à réfléchir à une spécificité qui lui corresponde et la distingue des grosses structures. Où pouvait être notre différence ? Dans l’humain, c’est ce que nous faisons de mieux. Ainsi, nous avons toujours organisé beaucoup de rencontres littéraires, au moins une par semaine. A présent, nous voulons aller plus loin avec le projet de l’espace Phoenix, lancé en octobre dernier.

S.H. L’espace Phoenix, de quoi s’agit-il ?

D.D. L’espace Phoenix, dont le nom symbolise bien sûr la renaissance, est une asbl adossée à la librairie La Licorne. Nous l’avons créée avec une autre asbl, une société de production de documentaires appelée Les Films de la Mémoire. L’une de leur principale difficulté était de parvenir à un nombre suffisant de projections pour être reconnu. Comme nous avons un grenier aménagé à La Licorne, nous nous sommes dit : pourquoi ne pas allier haute qualité de projection et atmosphère chaleureuse pour faire venir des classes, des cours d’alphabétisation, des maisons de retraite ou simplement le public de La Licorne. Un documentaire est ainsi proposé pendant un mois en journée car l’idée est d’offrir un service à un moment où il n’y a pas d’offre. Après avoir visionné le documentaire, les gens redescendent en passant par les livres, en parlant avec nous, cela crée une chouette dynamique ! A terme, nous voudrions faire de l’espace Phoenix une véritable passerelle multiculturelle en multipliant les partenariats. L’idée, c’est de dire à nos partenaires potentiels : « vous avez un public, nous avons un public, louez nos espaces pour une somme modique afin de conjuguer ces publics et d’augmenter la visibilité. »

S.H. Vous avez fait partie de l’absl ECLAT « Ecole, Culture, Lecture, Art, Théâtre ». Le lien culture- école aura-t-il une place dans cet espace multiculturel ?

D.D. Le lien culture-école est en effet fondamental pour moi. Nous recevons dès à présent des classes et proposons des formations pédagogiques aux enseignants autour des documentaires mais également du monde du livre et de la littérature. Nous sommes persuadés que faire venir des enseignants dans une librairie a tout son sens. De même, mon passé dans l’associatif me convainc de l’importance de ces partenariats basés sur la solidarité où personne ne perd rien mais qui ouvrent à chacun de nouveaux possibles.

S.H. Ce rôle d’acteur culturel que vous accordez au libraire s’illustre également dans votre participation à quelques jurys littéraires et des émissions radio.

D.D. Je participe effectivement à deux émissions, « Entrez sans frapper » sur la RTBF ainsi que « La Librairie Francophone » qui fait quant à elle partie des collectifs d’émissions des radios francophones publiques : France Inter, RTBF, Radio Suisse Romande et Radio Canada. Chaque semaine, cette dernière émission reçoit trois auteurs et nous sommes quatre libraires, un de chaque pays, à donner notre avis sur les livres des invités. Je participe également au jury de présélection du Prix Première. Cette présence est importante au vu de la mission de médiateur et de prescripteur qu’a le libraire. Cela lui ouvre des horizons notamment par des lectures qu’il n’aurait pas spontanément choisies et offre aussi une visibilité plus large à sa librairie.

S.H. Et dans la chaîne du livre que l’on dit aujourd’hui en pleine mutation, comment voyez-vous la place du libraire ?

D.D. La grande difficulté du libraire est qu’il est en position inconfortable de dépendance et de faiblesse par rapport à différents acteurs qui l’entourent dans la chaîne du livre, qu’il s’agisse de ses fournisseurs ou de ceux qu’il fournit. Un épicier qui a des problèmes avec son grossiste peut en changer, le libraire lui ne peut se permettre de faire de même avec les grands éditeurs qui lui fournissent les ouvrages répondant à la demande du public.

S.H. Entretenez-vous des partenariats avec les bibliothèques ?

D.D. Oui bien sûr, mais là encore la position du libraire est souvent difficile car le système fait que tous ces partenariats sont soumis à appel d’offre. Ce n’est pas sécurisant pour le libraire qui, chaque année, se demande s’il va encore pouvoir compter sur ses partenaires. Dans notre pays, l’absence de prix unique entraîne une véritable guerre de la remise. Nous faisons 21% de remise pour les bibliothèques, ce qui n’est pas beaucoup par rapport à d’autres qui sont en situation de monopole ou propriétaires de leurs locaux, mais constitue pour nous un maximum sur des marges qui ne sont elles-mêmes que de 30% pour les libraires. Dans d’autres pays, les bibliothèques et autres collectivités doivent se fournir dans la librairie la plus proche avec des remises qui sont plafonnées. Il y a en effet plus de sens à mon avis à acheter un peu moins de livres en quantité mais à se fournir dans des librairies de qualité. Tout cela tient à une réflexion globale sur l’économie de la chaîne du livre qui devrait être menée avec l’ensemble des acteurs : éditeurs, diffuseurs, bibliothèques, libraires… Chacun se sent en danger dans le contexte actuel et a des choses à perdre mais ne vaudrait-il pas mieux perdre chacun un petit peu pour tous demeurer ? A force de vouloir se protéger, les acteurs de la chaîne prennent le risque de tuer l’un d’entre eux…

Propos recueillis par Sylvie Hendrickx,
Le 17 novembre 2014

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La Licorne

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Les coups de cœur artistiques de Deborah Danblon

• Un livre ?

Mangez-moi de Agnès Desarthe, éditions de l’Olivier.
« Ce livre, que j’ai lu au moment où nous venions de reprendre La Licorne, raconte l’histoire de Myriam qui veut ouvrir son restaurant. L’héroïne dit se sentir dans sa vie comme Alice au pays des merveilles qui change de taille, ou perdue ou serrée... Bref tout à fait mon état d’esprit à ce moment. Un livre magnifiquement écrit, accessible et parfaitement juste. J’adore ! »

• Un film ?

Bagdad Café de Percy Adlon.
« Une magnifique histoire d’humanité et d’amitié qui donne la force de croire à ses rêves et de déplacer les montagnes. »

• Une musique ?

L’enfant et les sortilèges de Maurice Ravel sur un texte de Colette
« Il en existe deux très belles versions pour enfants chez Actes sud et chez Gallimard et je suis heureuse de faire découvrir ce bijou à de nombreuses familles et à des enfants curieux. »

• Une peinture ?

« Plutôt qu’une production graphique ou un tableau, j’évoquerais la performance des 512 heures de Marina Abramovic à la Serpentine Gallery de Londres. Nous y sommes allés deux fois en famille cet été et Marina Abramovic est une des artistes les plus fascinantes et les inspirantes qu’il m’a été donné de découvrir. »

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