• Avec Colette Nys-Mazure, poète et écrivain

  • 3 janvier, par Sylvie Hendrickx

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  • Sur le quai de gare bruxellois où elle vient à notre rencontre, Colette Nys-Mazure nous apparait d’emblée à l’image de sa poésie, solaire et bienveillante. Les retards et péripéties du voyage n’ont en rien entamé l’attention vigilante qu’elle porte à l’autre ni ce goût du partage qui prend chez elle la forme d’une urgence. Et c’est précisément autour de sa conception de l’écriture en tant que chemin de vie et de transmission féconde que l’auteure de "Célébration du quotidien" nous convie au partage à l’occasion de la toute récente parution de deux ouvrages qui lui sont consacrés : "Colette Nys-Mazure ou l’attention vive" aux Editions Salvator et "Colette Nys-Mazure, quelque chose se déploie" aux Editions Esperluète.

Vigilance et transmission

S.H. L’année 2017 a vu la publication de deux ouvrages consacrés à votre personne et à votre démarche poétique. Comment avez-vous accueilli ces initiatives ?

C.N-M. Comme de véritables cadeaux ! L’attention vive fait suite à un colloque organisé en 2015 à l’Université d’Angers par deux professeurs de littérature, Anne Prouteau et Mathieu Gimenez, qui sont devenus, au fil de mes visites dans leurs universités respectives, de véritables amis. Ils ont rassemblé des intervenants que j’apprécie et admire, et que je n’aurais jamais osé déranger ! Ce fut donc, avant tout, un beau moment de partage. J’en ai été très touchée. Marc Leboucher, éditeur chez Salvator, en rend compte à travers ce recueil de témoignages, d’analyses littéraires mais aussi de poésies. Quant à l’ouvrage Quelque chose se déploie paru aux Editions Esperluète, il prend la forme d’un dialogue avec l’écrivaine Frédérique Dolphijn autour de mots-balises qui permettent de déployer la pensée. Un exercice très vivifiant !

S.H. Ce titre, L’attention vive, semble judicieusement choisi pour caractériser votre démarche poétique.

C.N-M. J’aime beaucoup ce titre. L’attention pour moi est une vertu. C’est à la fois la prudence, le respect… C’est aussi, selon l’étymologie latine, "être tendu vers…" le monde et les autres. Je pense que le fait d’écrire rend davantage poreux à tout ce que la vie offre, et que l’écriture, y compris fictionnelle, doit être à l’écoute de la réalité dans laquelle nous vivons. C’est de cette façon qu’elle gagne en épaisseur et peut donner à ressentir toute l’intensité de la vie et de ses contradictions.

S.H. Cette intensité de la vie que vous évoquez fait, semble-t-il, souvent écho dans vos écrits à une dimension spirituelle…

C.N-M. En effet, cela tient à une intime conviction, forgée par mon expérience personnelle, que la vie et l’amour sont plus forts que tout, y compris la mort. J’ai perdu mes parents à 7 ans et, malgré ce drame, mes frère et sœur et moi-même avons eu une bonne vie. Cela me donne une confiance infinie dans les ressources humaines et je ne peux que porter témoignage de cela. Si on croit dans l’écriture, ou dans les Ecritures, on s’efforce d’être une passerelle pour que d’autres puissent y goûter.

S.H. Ce rapport à la vie et à l’écriture, vous l’entretenez en tant que poète mais également en tant que nouvelliste, romancière, dramaturge… Vous n’imposez pas de limite à votre créativité ?

C.N-M. Non, et heureusement, car j’aime toutes ces aventures ! Cependant la poésie reste chez moi la note dominante. Quel que soit le genre, je conserve dans mon écriture le goût des images, du rythme et surtout de l’ellipse. C’est essentiel de ne pas tout dire, de laisser de la place aux lecteurs. Et la poésie nous y invite.

S.H. Pensez-vous que, de nos jours, la poésie doit être revalorisée ?

C.N-M.  Je voudrais par exemple qu’il y ait plus de place pour la poésie au sein de la presse littéraire. La difficulté vient du fait qu’on ne peut faire le compte rendu d’un recueil poétique comme on ferait celui d’un roman : il faut donner à entendre la voix tout à fait originale du poète. C’est pourquoi la poésie demande davantage, selon moi, à être introduite que commentée. C’est ce que m’a permis de faire, il y a quelques années, le quotidien « La Croix » en m’offrant sa quatrième de couverture tout au long d’un été. J’y introduisais des poèmes brefs et leurs auteurs de façon tout à fait accessible. Cette rubrique a eu un tel succès qu’elle a été publiée aux Editions Desclée de Brouwer sous la forme d’un recueil, L’eau à la bouche. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : susciter l’envie, démystifier et rapprocher de la poésie.

S.H. Dans cette dynamique, quel regard portez-vous sur le slam et les nouvelles façons de transmettre oralement la poésie ?

C.N-M. Nous venons d’une civilisation orale alors que la poésie enfermée dans les livres a été peu à peu coupée de cette dimension. Pourtant, je suis convaincue que la poésie est fondamentalement faite pour être apprise par cœur et prononcée. Il faut qu’elle nous nourrisse. En cela, l’oralité du slam constitue un retour aux sources. C’est également une belle voie d’entrée dans la poésie à l’heure où trop de gens s’interdisent d’en lire du fait de sa réputation élitiste.

S.H. Dans le même esprit d’ouverture, vous aimez faire dialoguer la poésie avec d’autres formes d’expressions artistiques.

C.N-M. En effet, je pense aux Correspondances de Baudelaire. Pour moi, il n’y a pas de séparation nette entre les différentes sensations et donc entre les différents arts. Par ailleurs, écrire en regard d’œuvres artistiques, comme des peintures ou des photographies, est très stimulant. Cela oblige à sortir de soi-même pour ouvrir portes et fenêtres sur les univers d’autres que soi. De même, j’aime travailler avec d’autres écrivains , dialoguer par écritures interposées.

S.H. L’ouvrage Rouge mise en plis, paru en octobre aux Editions L’Âne qui butine, semble un bon exemple de ce type de collaboration.

C.N-M. Tout à fait. Ce livre présente une série d’illustrations réalisées par Annette Masquilier autour du thème de la femme, de son quotidien et des clichés dont elle est l’objet. En regard de son travail, Françoise Lison-Leroy, Anne Letoré et moi-même avons écrit des textes et des poèmes. Et ceci dans une grande liberté car nous ignorions tout des illustrations qu’avaient reçues les autres auteures. Le résultat de cette collaboration enthousiasmante a donc constitué une surprise totale. Un livre sur les femmes écrit par des femmes. Et dont Marianne Kirsch a mis la note finale par un poème et une postface éloquente.

S.H. Comment vous situez-vous par rapport à la dimension féministe, presque militante, que présente cet ouvrage ?

C.N-M. Au cours de ma vie, j’ai connu plusieurs moments intenses où j’ai pris consciences des problèmes des femmes. Tout d’abord, j’ai vu ma mère, veuve à 30 ans, sans ressources ni diplômes. Moi-même mère de cinq enfants, j’ai toujours tenu à travailler, poussée par le besoin intime d’avoir une vie autonome. Ensuite, j’ai fait dix ans de théâtre des femmes. Et enfin, je me suis immergée dans la littérature écrite par des femmes dans le cadre d’une recherche de doctorat. Tout cela a affiné ma conscience du féminisme. Ce qui m’anime aujourd’hui c’est le désir que les femmes aient leur place au côté des hommes, dans le respect de chacun, mais tout en gardant leur spécificité et sans mimétisme.

S.H. Un combat qui reste donc d’actualité dans notre société ?

C.N-M. Effectivement. Au-delà des problèmes de violences sexuelles ou d’oppression, on observe encore trop souvent un déséquilibre dans la place accordée aux femmes. En matière de poésie par exemple, les anthologies, les revues et les actes de colloques regorgent de noms d’hommes. Les femmes quant à elles sont souvent peu invitées, sous-représentées. Cela ne relève pas toujours d’une démarche consciente : on n’y a pas pensé, me répond-on lorsque je pose la question. Et pourtant, nombreuses sont les femmes qui écrivent une poésie de qualité. Lorsque je le peux, je n’hésite pas à le faire remarquer. C’est aussi une façon de rester attentive, d’être, à son niveau, une sentinelle.

S.H. Y a-t-il d’autres combats que vous souhaiteriez voir aboutir ?

C.N-M. Parmi mes grandes priorités figurent la poésie et les femmes mais aussi les jeunes. Je pense à ce sujet qu’il y a un véritable combat à mener en faveur des rencontres d’écrivains dans les classes. Les professeurs pensent trop souvent que cela va occasionner des dépenses. Et trop peu d’entre eux recourent au service « Ecrivains en classe » de la Promotion des Lettres qui propose de prendre en charge les honoraires de l’invité. Pourtant, il est essentiel que les jeunes se rendent compte que l’écrivain est quelqu’un de vivant. Je suis convaincue que c’est dans le contact de personnes à personnes que nait le désir d’aller plus loin dans la lecture et l’écriture.

S.H. Toujours concernant les jeunes, vous avez présidé le jury de l’édition 2017 du concours d’écriture « Poésie en liberté ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

C.N-M. Ce concours international de poésie va fêter ses 20 ans d’existence et son succès ne faiblit pas. Cette année, les organisateurs ont reçu par voie électronique près de 4000 poèmes en langue française écrits par des jeunes entre 15 et 25 ans sur les cinq continents. Preuve que la poésie parle encore aux jeunes ! Un comité de lecture a opéré une sélection pour garder 300 poèmes qui ont été soumis au jury que je présidais. Celui-ci était composé de lycéens, d’étudiants et d’apprentis. C’est une expérience très exigeante pour ces jeunes car il y a beaucoup de lecture. Mais c’est aussi pour eux une occasion d’échanges et de découvertes tout à fait passionnante ! Les poèmes lauréats des différentes catégories sont rassemblés dans un recueil qui vient de paraître aux Editions Bruno Doucey.

S.H. On sent le plaisir que vous avez à partager votre goût de la poésie. Dans cette dynamique, vous animez régulièrement des ateliers d’écriture.

C.N-M. Oui, pour les jeunes mais aussi pour tout type de public. Par exemple, j’aime beaucoup, lorsqu’on me demande des conférences traditionnelles, compléter ma prise de parole en amenant mes auditeurs à l’écriture. Ces mini-ateliers ont pour but de révéler aux gens qu’ils sont capables d’écrire. Ce qui leur paraît parfois tellement inaccessible ! A côté de cela, j’anime des ateliers d’écriture plus substantiels. Il peut s’agir d’ateliers d’initiation, de perfectionnement ou encore d’accompagnement dans l’élaboration d’un livre personnel. Ce dernier type d’ateliers, toujours collectif, s’adresse à des personnes qui, au fil du temps, ont rassemblé une masse de poèmes ou de nouvelles mais ne voient pas comment élaborer un ensemble. Cependant, avec les années, je restreins sérieusement ce type d’activité qui dévore temps et énergie.

S.H. Auriez-vous, parmi vos expériences d’animatrice d’ateliers d’écriture, un souvenir particulier à nous partager ?

C.N-M. J’ai vécu de très nombreuses belles expériences. Par exemple, lorsque l’Association Lire-Ecrire-Compter d’Angers m’a demandé de réaliser un livre avec un groupe d’apprenants, j’ai accepté mais en posant deux conditions : pas plus de dix écrivants et de très beaux lieux d’écriture car plus les gens sont en difficulté socialement plus ces lieux leur paraissent inaccessibles. Or la beauté du cadre, qu’il s’agisse de nature ou d’architecture, peut vraiment porter l’écriture. On m’a alors proposé le magnifique château d’Angers et le musée de la tapisserie ! C’était incroyable de travailler dans ces endroits où les participants n’avaient jamais osé pénétrer. Certains m’ont dit y être retournés par la suite avec leur famille. Pour moi c’était gagné ! L’écriture est une porte d’entrée dans tellement de possibilités. C’est cela qui m’anime.

S.H. Il semble décidément que pour vous écriture et partage soient intrinsèquement liés !

C.N-M.  Tout à fait ! Et c’est un privilège de pouvoir conjuguer cela en tant qu’écrivain. Mais c’est aussi très exigeant en termes de disponibilité. Je le vis comme une longue et belle aventure : elle m’amène sans cesse vers d’autres domaines, d’autres milieux, sans frontières.

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Les coups de cœur artistiques de Colette Nys-Mazure

* Un film ?

La langue de ma mère, film belge réalisé par Hilde Van Mieghem et inspiré par l’oeuvre éponyme de l’écrivain flamand Tom Lanoye
« Avec un réalisme bien de chez nous, l’évocation des relations complexes entre une mère au tempérament très fort et son fils dont elle peine à accepter l’homosexualité »

* Un livre ?

Bakhita, de Véronique Olmi, Albin Michel, 2017
« Le formidable récit d’une histoire vraie. Celle d’une Soudanaise enlevée à son village pour subir tous les sévices des esclaves mais animée d’une telle vitalité tant intérieure que physique qu’elle réussira à accomplir son être, à permettre à la bonté et à la beauté de l’emporter sur le mal. »

* Une musique ?

Musica selecta de l’Estonien Arvo Pärt
« L’âpreté, la pureté et l’allégresse. Les espaces de silence de sa musique m’entraînent haut et loin. »

* Une peinture ?

Une huile du peintre belge Mathieu Weemaels

« Une femme de dos, forme sombre occupée ailleurs, indifférente à notre attente. L’inconnue lit ou écrit. Elle s’adonne avec sérieux à la tâche familière. Une couronne de silence l’auréole sobrement. Liseurs et liseuses attisent ma curiosité. Je cherche à saisir, à la dérobée, sur la tranche d’une couverture ou l’en-tête d’une page, le titre de l’ouvrage qui les captive ; mais ici le titre se dérobe. Je bute contre elle et m’identifie tout à la fois. En filigrane transparaissent d’autres femmes peintes par Vermeer ou Hammershoi, toutes à leur univers pris dans la lumière du Nord, sa pâleur, ses timidités, ses lampes tôt allumées. »

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